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Frederik Peeters
Aâma volume 1
L’odeur de la poussière chaude

Ed. Gallimard, 86 pages,
fr. 28.70

Un homme se réveille dans un cratère, au milieu de montagnes pelées, il a les yeux encore mouillés de larmes et ne se souvient pas de grand’chose. Petit à petit, quelques pièces du puzzle nous sont dévoilées, mais arrivé à la dernière page, on est loin du compte et c’est ce qui rend ce livre très envoûtant ! Il y a des petits relents de Blade Runner dans cet univers-là, et on s’y sent étrangement bien, emmené dès les premières pages.
On attend déjà la suite avec impatience…
A noter aussi que les éditions Atrabile viennent de publier l’intégrale d’une autre très bonne série de Peeters : Lupus (400 pages, fr. 52.-). Youpi !


Christophe Blain
En cuisine avec Alain Passard

Ed. Gallimard, 96 pages,
fr. 28.70

Voici un pari des plus savoureux qu’a entrepris l’éditeur de cet album : proposer à l’un des plus talentueux dessinateur BD de rencontrer l’un des plus grands chefs, triplement étoilé, du restaurant « L’Arpège ».
Pendant plus de deux ans, Christophe Blain (auteur également de Quai d’Orsay dont le deuxième tome vient de paraître) a suivi Alain Passard, dans son restaurant et sur ses vastes potagers en province. Il en résulte un succulent album présenté sous forme de carnet de bord. Blain, au dessin si caractéristique, se met en scène avec humour et relate son expérience passée auprès du maître et de son équipe.
Le récit est accompagné en prime d’authentiques recettes de ce fascinant cuisinier. Un régal !

Etienne Davodeau
Les ignorants : récit d’une initiation croisée

Ed. Futuropolis, 272 pages,
fr. 40.40

Dans cet album généreux et humain, Davodeau se met directement en scène dans un pari surprenant : suivre son ami vigneron Richard Leroy pendant une année entière dans sa vigne, et en échange, l’initier à la bande dessinée en lui donnant à lire les albums de grands maîtres, et en se rendant avec lui chez un imprimeur ainsi qu’au siège des éditions Futuropolis ou dans des salons de bandes dessinées.
Ainsi, nos deux compères se retrouvent alternativement en position de maître et d’ignorant, ce qui les conduit tous deux à s’interroger sur leurs pratiques et leur art. Quant à nous, lecteurs, nous buvons éblouis aux deux sources de savoir et de savoir-faire.
« La dégustation d’un livre est peut-être plus solitaire que celle d’un vin. Mais ils ont ceci de commun que leur goût se déploie et s’affine à la discussion. »

Isabelle Pralong
Oui mais il ne bat que pour vous

Ed. L’Association,
non paginé, fr. 35.20

Adossé à un texte de Heiner Müller, Pièce de cœur, dont le titre est extrait, les épisodes de Oui mais il ne bat que pour nous suivent le personnage féminin, Claire, dans sa déambulation, ponctuée de nombreux éclats de rires émouvants et du sentiment tragique d’exister.
Dans son interrogation autour de la maternité, de la perte, du deuil, de la douleur de n’être que soi-même, de la quête d’une impossible sérénité, elle revient toujours vers sa sœur, dont la connivence charpente l’ouvrage.
Mais ainsi qu’elle le dit à propos du personnage incarné par Gena Rowlands dans Opening Night de Cassavetes : « Elle est belle de toutes ses peurs, de tous ses désirs déçus, de toutes ses opacités lasses, de tout ce qui l’a fait boire et boire jusqu’à ne plus pouvoir y aller, et surtout, surtout, elle est si belle d’y aller quand même. »
Une œuvre absolument magnifique et bouleversante.

Cyril Pedrosa
Portugal

Ed. Dupuis, 256 pages,
fr. 51.70

Portugal, magnifique roman graphique de plus de 250 pages, c’est la longue quête des origines de Simon Muchat, auteur de bandes dessinées parisien. Un peu dépressif, en mal d’inspiration, mal en couple, mal en famille, Simon se retrouve au Portugal, au hasard d’un festival de BD. C’est le début d’un lent travail de maturation, qui va le conduire à chercher ses origines portugaises, à interroger sa relation au père.
Un récit ample, graphiquement très abouti dans l’utilisation subtile des couleurs comme strates de narration, dans le dosage savant des transparences. Une grande réussite.

 

ARCHIVES


Antonio Altarriba / Kim
L'art de voler

Ed. Denoël Graphic, 216 pages,
fr. 41.10

«Ce livre est né d'un fait réel : le suicide d'un homme de 90 ans qui s'élance du quatrième étage de sa maison de retraite pour voler enfin librement. Dernier fils d'une famille rurale, le père d'Antonio Altarriba naît en Aragon à l'orée du XXe siècle. Son idée fixe est de quitter son village pour les lumières de la ville. Il rallie les cohortes d'Espagnols sans pain ni toit, exploités, exposés à toutes les rigueurs du temps : chute de la monarchie, Seconde République, guerre civile, dictature de Franco, exode, Deuxième Guerre mondiale, retour et exil intérieur .»
Antonio Altarriba est écrivain, scénariste et professeur de littérature française. Dans son émouvante postface, il dit avoir trouvé, dans le format «roman graphique», le médium le mieux approprié pour raconter cette fabuleuse histoire en se glissant dans la peau de son père. Il faut également saluer le dessin semi-réaliste et expressif merveilleusement mis en images par Kim.
Ouvre sensible et puissante qu'on classera entre Maus de Spiegelman, Persépolis de Sartrapi ou encore l'Ascension du Haut Mal de David B.

David Mazzuchelli
Asterios Polyp

Ed. Casterman, 344 pages,
fr. 58.30

David Mazzucchelli fut d'abord connu pour ses relectures des figures de superhéros des comics américains (Bateman, Daredevil). Puis, il adapta en 1994 Cité de verre de Paul Auster. Depuis, 15 ans de silence.
Peut-être en fallait-il autant pour accoucher enfin d'une ouvre qui fera date dans l'histoire du roman graphique. Construit en flash-back, Asterios Polyp déroule le destin d'un architecte brillant, grand enseignant et théoricien, mais qui jamais n'a vu aucun de ses plans ou projets devenir réalité. Le roman offre une vertigineuse réflexion sur la création artistique, utilisant de manière éblouissante les ressources du récit graphique : ici, c'est le choix des typographies (chacune propre à un seul personnage), là, c'est l'évolution du trait comme représentation des états d'âme des personnages, là encore, c'est le jeu subtil de la colorisation. On se promet déjà de nombreuses relectures, et de nouvelles découvertes. Un chef-d'ouvre.

Nadja
L'homme de mes rêves

Ed. Cornélius, 270 pages,
fr. 31.90

Kate, l'héroïne de cet album, va mal. Elle sort détruite d'une rupture amoureuse. Elle accepte une nouvelle relation malsaine, subissant un homme méprisant, odieux, tout en étant visitée par des cauchemars qui semblent encore plus la salir. Alors elle fuit, comme dans un polar ou un inquiétant conte pour enfant, et se retrouve dans une maison, au détour d'une forêt profonde.
La puissance de L'homme de mes rêves est époustouflante. L'art pictural de Nadja y est pour beaucoup. Mais aussi l'agencement du récit, qui joue admirablement de l'ambiguïté, celle des sentiments, celle de l'inextricable proximité du rêve et du réel, celle aussi des codes entremêlés de plusieurs genres narratifs. Nadja nous offre ainsi une ouvre troublante, crue et profondément romantique à la fois.

Matthieu Prudhomme/
Lewis Trondheim
Omni-visibilis

Ed. Dupuis, 158 pages,
fr. 33.-

Hervé est un gars comme les autres. Pas très malin. Pas très beau. On peut juste dire de lui qu'il est obsédé par la propreté et les microbes. C'est dire s'il se méfie des autres ! Mais voilà qu'il se rend compte que quelque chose cloche : tout le monde le regarde bizarrement, le dévisage. Il apprend bientôt que quiconque ferme les yeux voit ce que lui, Hervé, voit ! Le monde entier est bien vite tenté d'utiliser ce don, et tente de mettre la main sur Hervé.
C'est à partir de cette idée simple et géniale que Trondheim pousse au bout du délire une comédie menée tambour battant. Tout l'art du scénariste, bien servi par le dessin efficace de Prudhomme, est de maintenir une atmosphère de paranoïa, angoissante et réjouissante à la fois, jusqu'à la rupture finale et totalement inattendue. Un grand moment de jubilation.

Manchette/Tardi
La position du tireur couché

Ed. Futuropolis, 100 pages,
fr. 34.10

Martin Terrier est un tueur à gages. Non qu'il aime ça, il semble même indifférent. C'est plutôt qu'il a un plan. Il s'est donné dix ans pour amasser assez d'argent pour revenir chercher son amour de jeunesse Alice Freux, devenue Alice Schrader. Alors il est temps de raccrocher. Mais ses employeurs l'entendent tout autrement.
Comme l'écrit Manchette lui-même, c'est une histoire pleine « de gnons, de bagnoles, de coups de feu, d'alcool et de copulation. Rien que du bon ». Comme dans le roman, la violence est exposée avec distance, froideur même, le désespoir n'est jamais loin. Exercice de style ? Sans doute, mais servi avec une efficacité implacable par le récit de Manchette et l'adaptation totalement convaincante de Tardi.

Tom Tirabosco/Pierre Wazem
Sous-sols

Ed. Futuropolis, 344 pages,
fr. 35.90

Comme dans La fin du monde, précédent album du duo genevois paru en 2008, les personnages de Sous-sols vivent un bouleversement personnel sur fond de catastrophe globale.
Une jeune fille se retrouve dans d'étranges sous-sols : ceux du CERN. À la recherche d'une sortie, elle croise un scientifique hirsute coincé là depuis des jours. Ils tenteront ensemble d'échapper à des monstres (leurs monstres ?) qui rôdent sous terre, alors qu'à la surface, la mise en route du nouvel accélérateur du CERN menace de faire tout disparaître dans un trou noir.
Le scénariste Wazem et le dessinateur Tirabosco conjuguent une fois de plus leurs talents dans ce très bel album, au rythme lent et prenant, à la fois classique et moderne, d'une grande profondeur d'émotion. Ils nous offrent de nombreux niveaux de lecture, entre reconstitution d'un traumatisme psychologique, allégorie apocalyptique, quête spirituelle vers l'acceptation de soi et du monde, espoir d'une résurrection.

Matthieu Blanchin / Christian Perrissin
Martha Jane Cannary
Vol. 1 : Les années 1852-1869
Vol. 2 : Les années 1870-1876

Blanchin

Ed. Futuropolis, 125 pages et fr. 43.10 le volume

Avec les deux premiers volumes de "Martha Jane Cannary", Blanchin et Perrissin nous entraînent dans un monde qui nous est familier grâce à d'autres bandes dessinées et à de nombreux films : celui de la conquête de l'Ouest de la fin du 19e siècle avec ses cow-boys et ses indiens, ses soldats et ses filles à soldats, ses chevaux et ses grands espaces. Cependant, en s'attachant au personnage de Calamity Jane, femme à la fois libre et perdue dans ce monde où le pouvoir est clairement aux mains des hommes, ils réussissent à captiver le lecteur.
Obligée très jeune à travailler pour assurer sa subsistance, Martha Jane optera souvent pour des habits et des activités d'hommes qui correspondent mieux à son goût pour l'extérieur et le mouvement que les emplois traditionnellement réservés aux femmes (y compris le mariage). Elle accompagnera des convois, traversera les plaines pour le Pony Express, tombera amoureuse, aura même une fille, boira trop. Bref, elle aura une vie trépidante qui permet à nos deux auteurs de dérouler leur narration au rythme du galop. Signalons encore le dessin extrêmement vivant qui restitue merveilleusement le mouvement en quelques traits.

Anne Baraou/Fanny Dalle-Rive
Une demi-douzaine d'elles

Baraou

Ed. l'Association,
non paginé, fr. 40.70

Six femmes. Six personnalités croquées en quelques pages de bande dessinée. Chacune a un nom qui annonce sa caractéristique principale : Ugoline Saine ne mange pas de poulet aux antibiotiques, Véra Haine est une adolescente pleine de rage, Michèle Roman est écrivain, etc. Pourtant, pour aucune la prédestination du nom n'est absolument rigide : Armelle Naïve doit envisager la mort comme une possibilité et Marine Sex tombe amoureuse. Et si chacune a son monde bien à elle matérialisé par un chapitre du livre, on les croise néanmoins dans les épisodes des autres où elles poursuivent leur histoire.
S'engouffrant dans les clichés pour mieux les faire éclater, Anne Baraou et Fanny Dalle-Rive nous offrent un moment de pur bonheur avec cette bande dessinée décalée mais touchant toujours au plus juste. Quant au dessin, il sert parfaitement le propos : léger et foisonnant de détails, simple et inventif.

Robert Crumb
Genèse

Crumb

Ed. Denoël Graphic,
220 pages, fr. 56.10

Le dessinateur Robert Crumb a travaillé durant quatre ans à cette adaptation de la Genèse. Force est de s'incliner devant la vigueur de l'entreprise. Adossé à une version du texte certes écourtée mais toujours fidèle à l'original, et conseillé par les archéologues pour les détails de la vie de l'époque, Crumb suit le texte au plus près, et donne à voir (sacrilège ?) les personnages de cette histoire humaine, très humaine, avec une puissance extraordinaire. En se mettant volontairement au service du texte, en "se contentant" d'illustrer plutôt que d'interpréter, Robert Crumb réussi à rendre vivantes non seulement les histoires les plus connues (l'arche de Noé, la troublante détermination d'Abraham à sacrifier son fils), mais aussi les longues (et a priori ennuyeuses) généalogies qui ici s'animent d'autant de visages que de générations.

Lax
Pain d'alouette :
première époque

Lax

Ed. Futuropolis, 72 pages, fr. 31.20

Nous sommes en avril 1919. Quentin Ternois est mineur. Gazé à Ypres durant la guerre, lui qui fut coureur cycliste a aujourd'hui le souffle court. Il partage toutefois sa passion avec son neveu Élie en allant voir passer les coureurs du Paris-Roubaix. « L'Enfer du Nord », la souffrance, l'endurance, « aller au charbon », autant de termes qui s'appliquent aussi bien à la vie de ces coureurs qu'à celle des mineurs.
Ailleurs, dans un orphelinat du Sud-Ouest, une petite fille souffre de la brutalité du directeur. Reine Fario est la fille d'Amédée, le héros de L'Aigle sans orteils (précédent album de Lax), cycliste lui aussi, et tué sur le front. Un ancien ami d'Amédée apprend par hasard l'existence de Reine et la mort de ses deux parents. Il tente de retrouver l'enfant afin de l'adopter.
Un album classique et splendide. Une fois de plus la magnifique de qualité d'impression de l'éditeur Futuropolis rend hommage au talent du dessinateur.

 


Lax / Jean-Claude Fournier
Les chevaux du vent (Volume 1)

Ed. Dupuis, 64 pages,
fr. 26.50

Dans ce beau récit, nous découvrons un contexte rarement évoqué: le Népal du XIXe sous le joug de l'occupant anglais. Une famille de paysans pauvres et isolés. Les deux fils aînés se disputent l'amour de la même femme. Le plus jeune fils, Kazi, sourd-muet est en proie aux pires brimades de la part des autres enfants. Pour le préserver, ses parents se résignent à l'envoyer dans un monastère. Mais quinze ans plus tard, ils s'en veulent toujours d'avoir ainsi laisser partir leur enfant le plus cher et le plus fragile.
Le père, Calay, rongé par le remords, part à sa recherche. Mais le monastère se trouve au Bhoutan, pays dont les frontières sont totalement fermées pour échapper à l'influence des Anglais qui occupent le Népal et l'Inde voisins. La seule solution est d'être infiltré par les colonisateurs anglais, en tant qu'espion chargé d'arpenter le pays pour en établir la carte.
Pour le plaisir du dépaysement et la fluidité du récit.

Jean-Pierre Gibrat
Matteo (Première époque 1914-1915)

Ed. Futuropolis,
64 pages, fr. 32.40

L'histoire commence au Pays Basque, peu avant la première guerre mondiale. Matteo, élevé dans une famille antimilitariste semble être le seul homme à échapper à l'hystérie qui saisit chacun. Fils d'étranger, il n'est pas obligé de partir au front, alors que tous rêvent d'en découdre avec les Boches, et de se retrouver "à Noël à Berlin !".
Mais Matteo est amoureux de Juliette, qui n'a d'yeux que pour un bel aviateur, qui lui, n'est pas un lâche. Matteo décide donc de s'engager...
Un premier tome (sur quatre prévus) qui prend son temps pour installer un histoire que l'on sent pleine de promesses, et superbement servi par l'univers graphique très maîtrisé de Gibrat.

Etienne Davodeau
Lulu Femme nue

Ed. Futuropolis,
80 pages, fr. 32.40

On le sait depuis quelques temps déjà, ce qui intéresse Etienne Davodeau, c'est la vie des gens ordinaires. Dans Lulu femme nue, on découvre l'histoire tendre et émouvante de Lulu, femme de quarante ans qui, un soir, ne rentre pas chez elle, pour s'offrir quelques jours de liberté. Pourtant, ni ses amis, ni son mari, ni ses enfants, et ni elle-même sans doute, personne ne la croyait vraiment malheureuse. Mais un jour, après un entretien d'embauche qui une fois de plus se termine mal, elle décide de ne pas rentrer tout de suite. Le lendemain, une femme rencontrée par hasard lui propose de l'emmener plus loin poursuivre son escapade. L'album (premier volet de deux prévus) est admirablement construit autour du récit d'un des amis de Lulu, témoin privilégié, qui a réuni tout le monde, et nous fait découvrir le destin de Lulu.
Les dialogues sonnent juste, les situations sont belles et émouvantes, les teintes - ocres et bleus dominants - et les cadrages de Davodeau sont admirables de justesse et de simplicité, toujours au profit de l'humanité profonde des personnages.

Christophe Chabouté
Tout seul

Ed. Vents d'Ouest,
370 pages, fr. 51.-

Un bateau de pêche amène régulièrement des vivres sur le quai d'un phare isolé. Un des pêcheurs est nouveau dans le coin. Il pose quelques questions. Pour qui cette nourriture ? Et pourquoi ne voit-on jamais personne ? Et l'autre de lui expliquer que l'homme qui vit seul dans ce phare a toujours vécu là. Ses parents n'ont jamais voulu le ramener à terre pour suivre l'école en raison de sa difformité.
Ce que le pêcheur ne sait pas, c'est que cet homme seul s'est inventé un jeu étrange qui lui permet de s'évader : il laisse tomber sur la table un vieux dictionnaire qui s'ouvre au hasard ; puis se cachant les yeux, il tire un mot au sort. Et de rêver à partir des images qui lui viennent alors, inspirées par ce mot. Mais les mots, si forts soient-ils, peuvent-ils remplacer le monde ?
Un album tout en aplats noirs et ponctué de quelques mots à peine. Mais l'émotion est réelle, et la noirceur conjurée.

Guy Delisle
Chroniques birmanes

Ed. Delcourt, 262 pages, fr. 31.30

Après Shenzen et Pyongyang parus à l’Association, Guy Delisle nous parachute en Birmanie. Cette fois, il s’y est installé pour plus d’un an, avec sa compagne engagée par Médecins Sans Frontières et leur jeune fils Louis.
Dans ces saynètes du quotidien, souvent drôles, on rencontre des moines bouddhistes, des militaires zélés, des expatriés. Rien d’anecdotique dans le ton qu’il emploie, plutôt un mélange d’ironie et de neutralité, celle du témoin de passage.
Et grâce à sa bonhomie et à son œil acéré, il nous laisse l’impression d’avoir passé la porte de cet Etat dont on ne sait à peu près rien, et d’en saisir mieux le climat et les conditions de vie de sa population.
" Je pensais avoir affaire à une dictature puissante et ultraprésente, j’imaginais retrouver le climat de Pyongyang. En fait, la junte veille, mais tout est paradoxalement calme. "
Simple et efficace.

Will Eisner
Dropsie Avenue

Ed. Delcourt, 176 pages, fr. 29.30

De 1870, où les fermes du Bronx étaient propriété des vieilles familles hollandaises, aux communautés noires et hispaniques un siècle plus tard, en passant par les Anglais qui donnèrent du standing au quartier, puis les Irlandais, les Allemands, les Juifs : c’est, à travers une avenue, toute l’histoire de l’Amérique du Nord multiculturelle, en constante mutation, que nous conte ici Will Esiner.
En un récit étonnamment fluide et vivant, il parvient une fois de plus à faire parler une multitude de destins tragi-comiques, au fil de planches regorgeant de vie et de pugnacité.

Lewis Trondheim/Yoann
Fennec

Ed. Delcourt, 32 pages, fr. 17.50

Affublé d’un oryctérope et d’un gibbon myope, le petit Fennec veut se débarrasser une bonne fois pour toutes de ses pires ennemis : les serpents. En faisant tomber la pluie, c’est la victoire assurée. Ça tombe bien, il paraît qu’un collier magique avait le pouvoir de provoquer la pluie. Au cours de la recherche du collier, Fennec fera des rencontres plus étonnantes les unes que les autres !
Dépaysant et drôle !

Blier / Lax
Amère patrie (tome 1)

Ed. Dupuis, 56 pages, fr. 25.20

Sénégal, début du XXe siècle. Ousmane, en protégeant sa sœur des exigences de son beau-frère, s’oppose à la tradition et se retrouve prématurément responsable d’une famille. L’engagement dans l’armée française lui offre alors sécurité et revenu.
France, Haute-Loire, an 1900. Jean vit à la campagne et travaille dans la ferme familiale mais ne s’y intéresse guère.
Un récit vivant, nous offrant dans un aller-retour bien mené de suivre deux destins à la fois très différents et marqués par les mêmes contraintes d’une vie où la liberté n’était pas de mise.
On devine bien sûr que les deux hommes vont se croiser dans la guerre, déclarée à la dernière page de l’album. " Tout rentrera vite dans l’ordre " dit Jean…

Cyril Pedrosa
Trois ombres

Ed. Delcourt, 268 pages, fr. 34.20

Joachim, un petit garçon, vit heureux avec ses parents. Mais voilà qu’un soir, trois ombres inquiétantes se profilent à l’horizon ; puis réapparaissent jour après jour. Peu à peu, tous comprennent qu’elles viennent pour Joachim,
Et la mère se résigne déjà… Mais le père ne peut accepter le destin ! Il décide d’emmener Joachim. Peut-être suffira-t-il de fuir, fuir au loin, le plus vite possible ? Alors commence un long voyage.
Sur un sujet tragique, Cyril Pedrosa tisse un récit éblouissant, d’une intensité bondissante, parabole pleine de tragique, certes, mais aussi de fraîcheur. L’émotion jaillit de chaque page, et les planches en noir et blanc s’illuminent de mille feux, dans une belle alternance de techniques, de rythmes.
On referme l’album partagé entre la tristesse et le bonheur, plein de gratitude pour ce moment de grâce.

Kris / Davodeau
Un homme est mort

Ed. Futuropolis 2006,
64 pages + dossier, fr. 29.80

Brest 1950. La ville, entièrement détruite par les bombardements, est en reconstruction. Dans cet immense chantier s’affrontent ouvriers et patronat. Le 17 avril, les grévistes manifestent, la police tire dans la foule. C’est le drame : un manifestant, Edouard Mazé, meurt.
René Vautier, cinéaste, est appelé par la CGT pour tourner un film sur la grève. Avec une caméra sans son, il filme les obsèques de Mazé. Il bricole ensuite une bande-son en lisant un poème d’Eluard dédié à un résistant mort pendant la guerre ; puis, équipé d’un projecteur et d’une camionnette dont la toile sert d’écran, il projette le film à tous les piquets de grèves.
Après 150 projections, il ne restera rien de la seule copie du film…
Dans un registre connu des lecteurs de Davodeau, voici un nouveau récit graphique directement inspiré du réel, rendant magnifiquement hommage à des hommes qui prirent en main leur propre destin.

 


Alfonso Zapico
La Guerre du professeur Bertenev

Ed. Paquet 2006, 80 pages, fr. 24.10

1854, durant la guerre de Crimée, nous voici sur le front opposant
Russes et Britanniques. En pleine bataille, Leon Bertenev, professeur progressiste en de sombres temps pour la liberté en Russie, déserte les rangs d’une armée où il a été contraint de s’engager. Il se retrouve captif des Anglais. Considéré comme un traître par ses compatriotes, et condamné à être assassiné, il ne doit sa survie qu’à un officier anglais qui se prend de sympathie pour lui, et l’engage comme interprète personnel. La guerre du professeur Bertenev devient alors une drôle de guerre, plus que jamais absurde.
Une bande dessinée pleine d’humanité et de drôlerie mélancolique, d’un humour poétique et décalé.

Hubert / Kerascoët
La Vierge du bordel
(Miss pas touche tome 1*)

Ed. Dargaud 2006, 48 pages, fr. 18.40


Blanche est une jeune femme timide et réservée. Elle envie vaguement la vie délurée de sa soeur Agathe, qui écume la vie nocturne du Paris de l’entre-deux guerres. Mais Agathe est assassinée. Ni une ni deux, Blanche décide de retrouver son assassin. À cette fin, elle se fait engager dans un bordel de haut rang, le Pompadour. La voici devenue " Miss pas touche ".
Équilibre parfait entre légèreté, suspense et divertissement, voici un album plein de charme.

Marc-Antoine Mathieu
Les Sous-sols du Révolu.
Extraits du journal d’un expert.

Ed. Futuropolis / Le Louvre 2006,
62 pages, fr. 31.50

Quelque part, dans quelque temps, un volumeur est chargé de quantifier, de mesurer les réserves gigantesques du Musée du Révolu. Comme l’arpenteur de Kafka, notre homme voit sa mission changer de nature au gré du temps. Apparemment concrète, prosaïque, elle devient une quête infinie. Salle des moulages, salle des cadres, atelier des copies, ou encore salle du chef-d’oeuvre, cette inspection bientôt abyssale se fait exploration des multiples dimensions de la muséographie, de l’art mis en conserve à des fins de transmission.
Marc-Antoine Mathieu confirme une fois de plus qu’il est un des créateurs les plus
surprenants et les plus rigoureux de la bande dessinée contemporaine.

Miriam Katin
Seules contre tous

Ed. du Seuil 2006, 132 pages, fr. 40.50

Miriam Katin a trois ans en 1944 ; elle est juive. Son père est absent, enrôlé dans l’armée hongroise. Sa mère et elle fuient les persécutions nazies, seules contre tous. Une histoire qui semble connue, et souvent racontée.
Mais il faut appeler parfois les choses par leur nom : ce récit graphique est un chef-d’œuvre.
Entièrement réalisé au crayon (gris pour les années de guerre, couleur pour les quelques évocations d’un passé plus récent), la narration allie tragique et noirceur bien sûr, mais aussi tendresse, humour, suspense, en un rythme extraordinaire, dans un flot ininterrompu, d’une intensité rare.
La découverte de l’horreur du monde par cette petite fille élevée dans la foi, mais qui perd peu à peu sa confiance en Dieu, est infiniment émouvante. On pense au subtil mélange mélodramatique des grands films de Chaplin.


Cosey - Le Bouddha d’azur (tome 1)

Ed. Dupuis 2005, coll. Empreintes,64 pages, fr. 26.-

Dans cet album, Cosey retrouve avec simplicité les paysages qui lui sont chers, l’Himalaya, pour nous conter la rencontre, en 1962, d’un lycéen anglais désobéissant et aventureux,et de Lhal, jeune fille qui serait la réincarnation d’une mystique tibétaine. Une histoire classique, une intrigue élégamment construite. Pourquoi bouder son plaisir?


Nicolas de Crécy - Période Glaciaire

Ed. Futuropolis/Musée du Louvre 2005, 76 pages, fr. 28.20

Fin du siècle, un brusque coup de froid s’est abattu sur l’Europeen la recouvrant de glace. Des années plustard, une expédition scientifique part à la découverte de lieux abandonnés par de lointains ancêtres. Ni ces néo-humains ni leurs chiens génétiquement améliorés n’ont les clés pour comprendre ce qu’ils trouvent: le Musée du Louvre. Grâce au froid, les œuvres sont intactes sauf la Joconde qui s’est effacée… "trop de pollution, trop d’exhibition". Entre anticipation et fantasmagorie, de Crécy nous donne une relecture décalée du Louvre et de la place d’un musée à travers le temps.


Lax - L’aigle sans orteils


Ed. Dupuis 2005, coll. Aire libre, 80 pages, fr. 24.-

Juillet 1907, premier Tour de France. Pendant ce temps, Amédée Fari accomplit son service militaire en transportant du matériel pour un observatoir juché dans la montagne: là il décidera de devenir coureur cycliste. Quelle décision! S’ensuivra une belle détermination, l’entraînement et l’endurance qu’elle exige. Autant qu’une aventure sportive, c’est une magnifique histoire humaine que Lax nous fait partager. Ses dessins sont d’une grande force et le texte colle au plus près. Une BD à ne pas manquer.


Tardi / Manchette - Le petit bleu de la côte ouest


Ed. Humanoïdes Associés 2005,80 pages, fr. 27.50

Après l’univers de Malet, Tardi adapte un univers policier plus moderne, celui de Manchette. Nous retrouvons donc Georges Gerfaut, simple cadre commercial. Témoin d’un mystérieux accident de la route, il se retrouve confronté à une violence qui le dépasse et le contraint à tout quitter. Une adaptation fidèle du roman de Manchette. Noirceur et efficacité sont au rendez-vous.

OuBaPo - ScrOUBAbble

Ed. L’Association 2005, Boîte cartonnée, fr. 73.60

Enfin un jeu qui changera du pictionnary ou autre Monopoly pour égayer nos longues soirées d’hiver… L’OuBaPo (Ouvroir de Bande Dessinée Potentielle) nous offre un jeu bien improbable: voici un scrabble dont les lettres sont remplacées par des "cases" de bd, scénarisées par Lecroart (grand maître de l’OuBa- Po) et dessinées par différents auteurs de l’Association. Le but du jeu: constituer un "strip", une séquence logique de narration, la plus longue possible et avec croisement, bien sûr. De joyeuses et intenses discussions en perspectives!


David Vandermeulen - Fritz Haber t.1: L’esprit du temps


Ed. Delcourt 2005, coll. Mirages, 160 pages, fr. 34.-

Voici une grande BD. D’abord par les qualités de peintre de David Vandermeulen: entièrement traitée dans les tons sépia, et usant de textes en bandeaux plutôt que des traditionnels phylactères, la narration graphique mêle admirablement chatoiement et économie de moyens. Par le sujet ensuite : première biographie en français de Fritz Haber (1868-1934), chimiste réputé, au destin ambigu et passionnant. Allemand d’origine juive, Fritz Haber, plein d’ambition et en proie à "l’esprit du temps", choisit de se convertir au protestantisme pour faciliter sa carrière. Nationaliste allemand convaincu, il se mit entre autres au service de l’armée, et participa aux premiers pas du tristement célèbre conglomérat I.G. Farben. Ce premier volume augure bien de la complexité d’un homme et de l’époque qui le forgea.