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Coups
de coeur > Romans
Olive Senior
Zig Zag et autres nouvelles
de la Jamaïque

traduit de l'anglais (Jamaïque)
Ed. Zoé, 304 pages, fr. 32.-
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A travers ces nouvelles, Olive Senior parcourt tout le nuancier des couleurs de la Jamaïque. La maîtrise littéraire impressionnante de l’écrivaine éclaire la subtilité des positions et des hiérarchies dans ce monde hérité des inégalités coloniales, où la couleur de la peau et la texture des cheveux définissent le rang des uns et des autres.
Le regard enfantin de plusieurs personnages restitue pleinement l’absurdité et la cruauté d’un racisme diffus, et la maîtrise de différents niveaux de langue (influence du créole, mais aussi limpidité d’une langue anglaise classique, c’est selon) permettent à Olive Senior de décrire les individus et leurs rapports tant sociaux qu’affectifs avec une grande finesse.
Une vraie découverte. |
Nick Hornby
Juliet, naked

traduit de l'anglais (Grande-Bretagne)
Ed. 10/18, 312 pages, fr. 37.90
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«Que fait-on lorsqu’on pense qu’on a gâché quinze ans de sa vie ?». C’est la question gênante que se posent tous les personnages du nouveau roman de Nick Hornby.
Annie et Duncan, la quarantaine sonnante, voient d'inquiétantes fissures dans leur couple. Rien d’étonnant, car à y regarder de près, on ne sait plus très bien pourquoi ils sont ensemble. Annie travaille au musée local d'une petite ville anglaise, un job peu honorifique qui lui laisse assez de temps pour une visite hebdomadaire chez son psy amateur. Le temps justement est devenu son pire ennemi et son obsession. Son temps, Duncan, sorte d'ado attardé, le consacre à Tucker Crowe, une rock star américaine qui après un album à succès, a disparu des radars de la scène depuis près de vingt ans. Duncan est son fan le plus fidèle, lui dédiant un site et passant ses journées à échafauder, avec une communauté de fans internautes, les théories les plus farfelues sur la vie et la réclusion sonique du chanteur.
Quand Duncan reçoit d’un producteur la démo d'un album acoustique inconnu, Juliet Naked,…c’est l’instant critique et le tournant de livre.
Le come-back de Tucker fait voler en éclat le fragile équilibre du couple. Car Annie déteste l’album et poste une critique salée sur le site. Contre toute attente, elle reçoit une réponse de… Tucker. Entamant une correspondance, ces deux solitudes se révèlent l’une à l’autre. Car non seulement, Tucker est un expert comme elle en gâchis sentimental, mais c’est un esprit frère. Reste plus qu’à gérer la crise avec humour et plus si affinités. |
Elodie Bernard
Le vol du paon mène à Lhassa

Ed. Gallimard, Le sentiment géographique,
200 pages,
fr. 35.20
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«Le sentiment géographique» est une nouvelle collection de Gallimard. Elle propose un habile croisement entre le récit de voyage et le reportage. Trois titres ont paru ce printemps, dont ce magnifique texte d’une très jeune voyageuse partie au Tibet à un moment précis de l’actualité. En effet, son projet était de vivre l’ouverture des Jeux Olympiques de Pékin à Lhassa, capitale de la République autonome du Tibet. Après les émeutes de mars 2008, l’entrée dans cette région du monde est presque impossible pour un étranger. Mais elle a su s’entourer de Tibétains soucieux de pouvoir l’aider dans sa démarche.
Dans une belle écriture documentée, elle évoque le Tibet d’aujourd’hui. Y’a-t-il une littérature contemporaine tibétaine, libérée de la veine essentiellement religieuse ou philosophique usitée jusqu’alors ? A quoi ressemble la jeunesse tibétaine, ses rêves, ses élans ? Comment cohabiter avec une histoire conflictuelle et douloureuse à l’heure de ces Jeux Olympiques révélant une Chine en pleine expansion ?
Lumineux et ouvert, ce texte nous donne accès au Toit du Monde avec une humanité simple. |
Anjana Appachana
Mes seuls dieux

traduit de l'anglais (Inde)
Ed. Zulma, 299 pages,
fr. 37.90
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Pathétiques et drôles, pleines de détails du quotidien, parfois féroces dans la description d’un monde et d’une culture idéalisés par les Occidentaux, les nouvelles d’Anjana Appachana nous font découvrir l’Inde contemporaine du point de vue de la femme indienne.
D’une histoire à l’autre, on est pareillement envouté par l’héroïne, fillette ou jeune fille, qui se débat au milieu des drames et des préjugés de la famille et du voisinage, et les situations se répondent si bien, depuis l’enfance jusqu’aux crises de l’âge adulte, qu’on éprouve très vite le sentiment d’être dans l’espace multiple et concerté du roman, toutes les nouvelles déployant les événements heureux ou dramatiques de la vie traditionnelle d’une famille de la petite bourgeoisie indienne.
Les huit nouvelles s’enlacent et se dénouent avec un même charme unique fait de cruauté inconsciente et d'enchantement amoureux, de songeries amères et tendres, de conflits cocasses ou tragiques. Nourries d’une riche expérience personnelle, elles témoignent d’un sens aigu de la description dans les moindres détails des comportements, des mœurs et du décor. |
Claudie Gallay
Les déferlantes

Ed. J’ai lu, 539 pages,
fr. 16.60
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Vous passez vos vacances au bord de la mer (ou vous l’auriez bien voulu), vous avez choisi la montagne ou la plaine, la récente parution en poche du cinquième roman de Claudie Gallay est une aubaine : immersion intensifiée dans le monde marin ou dépaysement complet, le plaisir est garanti.
La narratrice s’est réfugiée à La Hague, un petit bourg en apparence assez hostile, tout au bout du Cotentin pour y étudier les oiseaux et se reconstruire suite à un grand chagrin. Les personnages sont peints à vif, un vieux gardien de phare, un sculpteur et sa soeur, une « vieille folle », Max qui retape un bateau depuis des lustres, la femme du bistrot et sa fille, et surtout Lambert qui débarque un jour de tempête pour enquêter sur la cause de la mort de ses parents et de son petit frère dans le naufrage de leur voilier 40 ans plus tôt.
Les langues ne se délient pas facilement dans ce rude paysage et les liens entre les gens sont fragiles et compliqués. Dans un style sobre et tout en émotion, l’auteur fait se confronter ces existences avec violence et tendresse et le lecteur reste avec grand bonheur prisonnier du ressac de ces déferlantes. |
Ramón Chao
L’odyssée du Winnipeg

traduit de l’espagnol
Ed. Buchet Chastel, 254 pages,
fr. 38.90
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Septembre 1939, fait véridique, deux mille cinq cents républicains vaincus de Franco s’embarquent à bord du Winnipeg pour une longue
traversée en direction de Valparaiso. Le personnage que nous suivons dans ses pérégrinations est Luis Gontán, un électricien un peu filou qui se retrouvera embarqué dans la guerre d’Espagne totalement malgré lui.
Suite à des quiproquos quasiment burlesques, Luis devient un élément majeur de la milice républicaine et finira, déconfit, aux portes de l’Espagne à tenter de sauver sa peau.
Ramon Cháo a su tricoter la petite histoire dans la grande, pour nous rappeler des faits marquants de la Guerre d’Espagne en la racontant du point de vue d’une sorte de anti-héros attachant et souvent drôle. Bref, une grande aventure romanesque ! |
Mudrooroo
Chat sauvage en chute libre

traduit de l'anglais (Australie)
Ed. Asphalte, 166 pages,
fr. 31.-
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Il n’a pas de nom, il est jeune, il est un sang-mêlé mi-blanc, mi-aborigène, et il sort de prison après dix-huit mois d’incarcération. Dans l’Australie des années 60, il va marcher sur un fil entre deux possibilités : soit reprendre sa vie d’avant, avec ses amis délinquants des quartiers pauvres de Perth (Sud-ouest de l’île), soit suivre la jolie étudiante qu’il vient de rencontrer sur une plage voisine du pénitencier. Un choix entre deux mondes : celui de sa perte ou de sa réhabilitation.
Pourtant la force de ce texte, quasi autobiographique, est d’offrir à son héros son quart d’heure de possible, loin des fables moralistes. Récit sur la tentative de la transcendance sociale, dans une Australie où les univers sont clos de l’intérieur, Chat sauvage en chute libre, s’il déroule un motif connu, a la force d'une vérité qui laisse dans la bouche un goût amer. La langue, très orale, est émaillée de trouvailles presque poétiques. C’est aussi l'éternel roman des perdus qui ont tout le temps de penser leur effondrement puisque leur unique chance est de n’avoir aucune sorte d’illusion. |
Lorrie Moore
La passerelle

traduit de l'anglais (Etats-Unis)
Ed. de l’Olivier, 360 pages,
fr. 42.50
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La passerelle, c’est l’histoire d’une fille de la campagne venue étudier en ville, un peu désorientée devant ce nouveau monde inconnu; elle découvre le campus, les cours universitaires. Fille d’un producteur de pommes de terre, Tessie Keltjin porte sur ce monde un regard décalé et clairvoyant.
Elle est engagée comme baby-sitter par un couple étrange, Sarah et Ed Brink, qui cherche à adopter un enfant. Elle accompagne les Brink dans leurs démarches et vit avec eux l’expérience du racisme ordinaire qui les frappent : ils sont blancs, et l’enfant finalement adopté est à moitié noir.
Dans ce roman qui mêle avec art l’intime et le politique, la subtile Lorrie Moore tisse ironie et critique sociale, gravité et empathie poignante pour ses personnages. Ce roman souvent drôle, gagne peu à peu en profondeur, et emporte définitivement l’adhésion par le regard grave et cruel qu’il porte sur les Etats-Unis d’aujourd’hui. |
Elsa Osorio
Luz ou le temps sauvage

traduit de l’espagnol (Argentine)
Ed. Points, 472 pages,
fr. 15.50
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Autour de sa vingtième année, des doutes assaillent Luz quant à son origine: est-elle vraiment issue d’une famille de dignitaires de la dictature ? Après de longues années d’enquête, elle raconte à son père retrouvé en Espagne son parcours de vie chaotique.
Le roman évoque en toile de fond, avec une grande force émotive, les sombres années de la dictature argentine qui a duré de 1976 à 1983. L’écriture en est remarquable : mêlant les voix, alternant passé et présent, l’auteur donne corps à chacun de ses protagonistes et met en place, au fil de trois périodes clés, les pièces d’un puzzle à la manière d’un roman policier. Malgré la noirceur du sujet, la narration est portée par Luz, lumière et espoir de l’Argentine.
Elsa Osorio est née en 1953 à Buenos Aires, où elle vit actuellement après avoir passé quelques années en Europe. Elle vient de publier chez Métailié un recueil de nouvelles intitulé Sept nuits d’insomnie : ces nouvelles, qui ont été écrites à différentes périodes de sa vie, intègrent elles aussi l’histoire récente de l’Argentine. |
Margaret Mazzantini
Venir au monde

traduit de l’italien
Ed. Laffont, 454 pages,
fr. 43.90
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En 2008, Gemma s'envole pour Sarajevo avec son fils pour lui faire découvrir la ville où il est né 16 ans plus tôt. Et on ne lâche plus ce livre étrange et magnifique, voyage intime au cœur de cette ville dont le destin tragique renforce encore les liens des gens qui y vivent.
Se téléscopent le siège de Sarajevo, l'horreur de la guerre, l'angoisse d'une maternité impossible et la beauté de l’amour.
Gemma et Diego, deux jeunes Italiens et leurs amis bosniaques, dont Godjo, poète romantique, seront nos compagnons fous et tellement touchants, tout au long de ces 400 pages d'une grande densité traversées de traits de poésie lumineux.
Périple sculpté de voies multiples qui ne puise sa force que dans l'ultime, car venir au monde n'est certainement pas un combat qui ne se livre qu'à la naissance. |
Douna Loup / Gabriel Nganga Nseka
Mopaya, récit d'une traversée du Congo à la Suisse

Ed. de l'Harmattan, 132 pages, fr. 25.-
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Elle a envie d'écrire la vie des autres. Il a envie de dire sa vie et de lui trouver un sens. Le résultat, ce n'est pas le récit de l'arrivée en Suisse d'un jeune Africain, c'est la narration du périple de Gabriel à travers l'Afrique, pour gagner l'Europe. Un voyage qui durera plus longtemps que prévu, parce qu'il doit traverser l'Angola, un pays voisin en guerre, s'adapter, se rendre invisible, gagner l'argent nécessaire et bénéficier de solidarité efficace pour arriver à repartir.
Très belle écriture que ce premier ouvrage de la Genevoise Douna Loup. Un récit à plusieurs niveaux de lecture, qui touche et charme, On est un peu comme Gabriel, étonné de découvrir la poésie de sa vie et la richesse de son enfance à travers la réécriture par Douna Loup. |
Edgar Hilsenrath
Fuck America

traduit de l'allemand (Etats-Unis)
Ed. Points, 280 pages,
fr. 13.50
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1952, dans une cafétéria d'immigrants juifs à l’angle de Broadway et de la 86e rue, Jakob Bronsky commence un roman sur son expérience du ghetto pendant la guerre. Il s'intitulera «Le Branleur»!
Le ton est donné, le New-York de Bronsky n'a rien à voir avec le rêve américain. Comme dans les livres de Bukowski ou de Fante, les sujets sont des clodos, des putes, des maquereaux qui survivent comme ils le peuvent, entre jobs miteux et petites arnaques.
L’Amérique, ce «paradis», est une jungle où la valeur d’un homme se juge à son portefeuille et où tout est marchandise : l’homme, la femme, le sexe, et aussi la littérature.
Hilsenrath a survécu au ghetto roumain, traîné sur les routes et, comme il le dit lui-même, écrire l'a sauvé. Son texte est burlesque et cruel, plein de dialogues qui sont autant d'histoires drôles, une introspection gouailleuse et délurée qui interroge, renouvelle les relations entre littérature et mémoire. L'auteur a connu des fortunes diverses, porté aux nues, puis oublié. Fuck America marque le retour d'un immense talent. |
Aleksandar Hemon
Le projet Lazarus

traduit de l’anglais (Etats-Unis)
Ed. Robert Laffont, 382 pages,
fr. 43.90
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Comme Aleksandar Hemon lui-même, Vladimir Brik est un écrivain bosniaque émigré aux Etats-Unis peu avant le siège de Sarajevo. Obsédé par la perte, la mort et l’oubli, il se lance dans un projet : écrire un livre sur Lazarus Averbuch, jeune Juif ukrainien abattu par le chef de la police à Chicago, en 1902. Ce destin le hante : Brik décide de partir sur ses traces à travers toute l’Europe.
Il est accompagné par Bora, un ancien ami photographe, bosniaque également. Mais Bora, lui, a vu directement les horreurs de la guerre à Sarajevo, et tient l’horreur à distance par une légèreté feinte, ponctuée d’histoires drôles.
Deux récits se développent conjointement : d’un côté le voyage de retour vers les origines, et de l’autre le destin de Lazarus qui se dessine peu à peu. Ils forment un étrange palimpseste; le destin du jeune Juif imprègne la quête de Brik, son retour inévitable vers Sarajevo, au gré d’un voyage qui le voit peu à peu renoncer aux mensonges de sa vie américaine.
Le lecteur traverse avec stupeur cette quête poignante et sombre, ponctuée par la répétition du malheur et de l’horreur, mais traversée pourtant d’immenses éclats de rire que provoque parfois la parfaite étrangeté du monde. |
Damon Galgut
L’imposteur

traduit de l’anglais (Afrique du Sud)
Ed. de l’Olivier, 299 pages,
fr. 42.50
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Perdre son emploi et son logement est une bonne occasion de partir, non ? L’occasion de quitter Johannesburg, de s’installer dans le bush sud-africain pour écrire de la poésie par exemple… Un jour, Adam rencontre un homme qui prétend être un ami d’enfance. Rencontre troublante puisqu’Adam ne se souvient pas du tout de Canning, malgré l’évocation précise que celui-ci fait de leur enfance en commun.
Il se prête pourtant au jeu, cherchant surtout à briser sa solitude, il prendra bientôt l’habitude de passer toutes les fins de semaine avec cet ancien ami et sa séduisante femme noire dans leur immense propriété. Là où Damon Galgut nous embobine, c’est dans la description de ces relations humaines étranges, faussées, qui prennent un cours qui échappe aux protagonistes eux-mêmes. Avec en toile de fond l’Afrique du Sud de l’après-apartheid, en proie à des démons proches et à un climat social encore fragile.
Ne sommes-nous pas tous l’imposteur de quelqu’un ? |
ARCHIVES
Sujit Saraf
Le trône du paon

Ed. Grasset, 804 pages,
fr. 48.- |
Chandni Chowk, principale artère commerciale d'Old Delhi, est le théâtre choisi par Sujit Saraf pour planter le décor de son premier roman. Comme le piéton qui se hasarde dans Chandni Chowk, le lecteur prend le risque d'être d'abord asphyxié par le débordement de vie et les nombreux personnages qui déboulent dans le roman. On trouve pourtant assez vite ses marques, et l’on se laisse captiver par ce "roman monde". Extrêmement ambitieux, Sujit Saraf embrasse l'histoire contemporaine de l'Inde, de 1984 (assassinat d'Indira) à 1998. A travers l'itinéraire personnel d'une douzaine de héros (commerçants richissimes, politiciens ambitieux, travailleurs sociaux désabusés, prostituées, enfants des rues et paumés en tous genres), l’auteur donne à voir une véritable fresque de laquelle émerge la figure emblématique de Gopal Pandey, pauvre marchand de thé brahmane. Sujit Sarat aborde les maux endémiques dont souffre le pays (corruption, heurts interreligieux) sans jamais négliger l'intrigue.
Roman fleuve sur l'Inde contemporaine, "Le trône du paon" est à conseiller sans réserve à tous ceux et celles qui se passionnent pour la littérature du sous-continent. |
Thomas Hettche
De quoi nous sommes faits

Ed. Grasset, 360 pages,
fr. 43.50 |
Niklas et Liz Kalf viennent d’Allemagne passer quelques jours à New York. Niklas Kalf est biographe, et travaille sur la vie d’un certain Eugen Meerkatz. Une nuit, à l’hôtel, Niklas découvre que sa femme a disparu. Enlevée.
Il comprend rapidement que cela a un rapport avec Eugen Meerkatz : cet émigré juif allemand aurait détenu des documents et des secrets que Kalf doit livrer aux ravisseurs. Avec en toile de fond l’Occident parti porter la guerre en Irak, Niklas s’en va sur les traces de sa femme disparue aux confins de ce nouvel Empire, cette Amérique immense et incompréhensible.
Au cours de sa quête ponctuée par des menaces auxquelles il ne peut obéir, malgré sa bonne volonté, Niklas va être peu à peu gagné par une étrange indifférence. Et un matin, il se rend compte qu’il ne se souvient plus très bien de sa femme.
On pense au "Frantic" de Polanski, et surtout aux films de David Lynch, leur angoisse diffuse, leur hermétisme fascinant. Il y a quelque chose de la logique du cauchemar dans ce roman envoûtant, ténébreux et complexe. |
José Eduardo Agualusa
Les femmes de mon père

Ed. Métailié, 326 pages,
fr. 38.90
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Auteur angolais de souche portugaise, Agualusa nous livre ici un troisième roman à cheval entre le documentaire, le carnet de voyage et la recherche généalogique. Nous partons sur les routes de l’Angola, de la Namibie et de l’Afrique du Sud à bord de Malembelembe, une voiture bringuebalante, personnage à part entière de cette aventure.
Avec nous, il y a entre autres Laurentina, qui vient d’apprendre qu’elle est une des dix-huit enfants de Faustino Manso, célèbre musicien et coureur de jupon angolais. Elle décide de tourner un documentaire sur cet homme, sur sa propre quête des origines et au passage sur cette région dévastée et joyeuse à la fois.
Grâce à un habile montage de témoignages, de discussions et aussi parfois de rêveries, Agualusa nous ouvre les portes d’une dimension passionnante : la littérature, pétrie de réalité, tissée de mille et un mensonges pour tenir debout.
« La vie crée des situations dont la fiction est incapable » ou est-ce le contraire ? |
Margaret Atwood
Le fiasco du Labrador

Ed. Robert Laffont,
298 pages, fr. 45.60
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Comment reconstituer le cours d’une vie, et d’une vie somme toute ordinaire ? Dans Le Fiasco du Labrador, Margaret Atwood prend le parti de la vision fragmentée puisque c’est sous la forme d’un recueil de nouvelles qu’elle choisit de nous inviter dans la vie de Nell, son double littéraire. Onze textes pour reconstruire une existence.
À travers son regard aigu, ironique et poétique, Margaret Atwood nous livre des moments de vie, des moments qui nous ressemblent : la naissance d’une petite sœur, la découverte de la littérature et de l’amour, un déménagement à la campagne et ses suites, la difficile vie intérieure de la même petite sœur, la vieillesse et la mort de ses parents, sa propre vieillesse. Elle nous fait partager ces situations souvent très intimes sans pathos ni psychologisation excessive grâce à une écriture à la fois distanciée (donc drôle) et tendre et à l’usage d’images toujours justes et surprenantes.
Portrait d’une femme extrêmement vivante et intelligente, Le Fiasco du Labrador réconcilie avec les aléas de l’existence ordinaire.
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Matthias Zschokke
Maurice à la poule

Ed. Zoé, 260 pages, fr. 32.- |
Maurice ne fait rien, ou pas grand-chose. Il passe ses jours dans son bureau dans un quartier nord de Berlin ; il écrit à son ami et associé Hamid à Genève. Derrière la cloison quelqu’un joue du violoncelle, cela l’apaise et l’intrigue. Malgré ses efforts il ne réussit pas à identifier le musicien ; en fait il préfère l’imaginer.
Maurice va souvent au Café Solitaire, à la Papeterie de Carole, passe devant le Bar à Films de Jacqueline. Et puis les propriétaires s’en vont pour cause de faillite.
Dans ce roman fait de petits riens, d’observations, d’esquisses, de lettres, de fantasmes, Matthias Zschokke met en scène des existences discrètes, blessées, inabouties, abîmées. Mais sous sa plume inspirée chaque scène, même cruelle, même purement objective, se remplit d’une grâce et d’une tendresse subtiles. Tout l’art de ce grand écrivain est de retenir notre attention avec presque rien et de maintenir pourtant un rythme dynamique, d’alterner le trivial et le poétique avec un équilibre confondant, avec la musicalité d’un poète. |
Gerbrand Bakker
Là-haut, tout est calme

Ed. Gallimard, 352 pages, fr. 42.90 |
Déjà trente-cinq ans que Helmer travaille dans la ferme familiale située au Nord de la Hollande : il s’occupe des brebis et fait tourner l’entreprise. Pourtant, il avait fait le choix de poursuivre des études. Mais à la mort accidentelle de son frère jumeau, il a bien dû prendre place aux côtés de son père. Lui vient donc l’envie de prendre sa destinée en main : son père vieillissant, il l’installe dans la chambre supérieure de la maison. Les circonstances de la vie vont l’aider à trouver son cheminement intérieur vers le bonheur. Dans un environnement d’eau, de canaux et d’arbres, dans une maison balayée par le vent, avec pour tout relief la platitude des polders, le récit se déroule tout en finesse. Descriptions et dialogues l’articulent. Le passage du marchand de bestiaux scande les semaines. Parfois la voisine rend une petite visite. Seule veille, entre la vie et la mort, la corneille mantelée. |
Laurent Mauvignier
Dans la foule

Ed. Minuit, coll. Double,
432 pages, fr. 19.30
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Nous voici dans la foule. Celle du Heysel en ce 29 mai 1985 pendant la finale de la Coupe d’Europe de football. Mais nul besoin d’être un passionné de foot : tel n’est pas le propos. Toutes les émotions humaines sont là, tangibles. Faisant place aussi bien aux bons qu’aux méchants, aux généreux qu’aux brutes ou aux voleurs. Le lecteur est emmené d’un groupe à l’autre, adoptant ou repoussant ses pensées. Et l’histoire se termine longtemps après qu’un tribunal a prononcé son verdict quant à la responsabilité des fauteurs de troubles. Ce livre d’une parfaite humanité, impressionne par la puissance d’évocation qu’il dégage et la subtilité des caractères. L’auteur fait preuve d’un engagement et d’un parti pris pour une vision positive de l’espèce humaine. Laissez-vous emporter ! |
| Joseph O’Neill
Netherland

Ed. l’Olivier, 360 pages, fr. 42.50 |
"Netherland", premier livre traduit en français de Joseph O’Neill, Irlandais installé à New York, peut être lu comme la parabole de la fin du rêve américain.
Hans, analyste financier hollandais, a quitté Londres pour s’installer à New York avec sa femme Rachel et leur fils Jack. Le couple traverse une longue crise et Rachel rentre à Londres avec Jack ; Hans se retrouve seul, sans repères, comme flottant dans un monde incompréhensible. Un peu dépressif, il se remet à jouer au cricket, le sport de son enfance, avec des immigrés caribéens ou indiens, bien différents des banquiers qu’il a l’habitude de fréquenter. C’est là qu’il rencontre un homme d’affaires louche, originaire de Trinidad, Chuck Ramkissoon, homme plein de charme et de bagou, qui l’embarque dans un projet fou : la création du New York Cricket Club. Ce club ne se fera jamais, le lecteur s’en doute, car dès les premières pages du livre, Hans apprend qu’on a retrouvé le cadavre de Chuck, ligoté, dans un canal de New York…
Ce roman au rythme lent évoque un double effondrement : celui de la société américaine ébranlée dans ses valeurs et son imaginaire après les attentats du 11 septembre, et celui d’un homme emporté dans le naufrage de son mariage.
Alternant librement les époques, au gré des associations d’idées de Hans, le roman, servi par un style magnifiquement lyrique, mêle mélancolie et humour avec un rare bonheur. |
José Saramago
Le voyage de l’éléphant

Ed. du Seuil, 216 pages,
fr. 36.90
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Attention, lire ce roman, c’est s’embarquer pour un long périple à travers l’Europe à vitesse d’éléphant. Ce rythme, parfaitement adapté au style ironique et aux digressions de Saramago, impose quelques heures de sieste et des centaines de litres d’eau par jour.
En 1551, le roi du Portugal a réellement offert son éléphant d’Asie à l’archiduc Maximilien d’Autriche, son cousin. Une excuse toute trouvée pour imaginer le quotidien d’une expédition qui a du être totalement romanesque !
Relier Lisbonne à Vienne demande courage et ténacité de la part de cette caravane, traverser les plaines désertiques de l’Espagne, puis prendre la mer pour finir par enjamber les Alpes. Une formidable galerie humaine que cette ribambelle d’hommes d’église, de soldats, de villageois émerveillés de découvrir l’existence d’un tel animal, et presque en regard extérieur, le cornac chargé de prendre soin du cadeau jusqu’à sa livraison et qui distille sa sagesse orientale au gré du chemin… |
Julia Franck
La femme de midi
Ed. Flammarion, 368 pages, fr. 42.80
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À Stettin, dans l’est de l’Allemagne, une femme fuit l’arrivée des troupes russes et abandonne délibérément son fils sur le quai de la gare. Tout le roman va nous raconter son histoire, depuis son enfance en Saxe jusqu’à la fin de la guerre et cet incompréhensible abandon.
Enfant sensible et intelligente, marquée par la folie de sa mère et la blessure invalidante de son père revenu de la Grande Guerre, Hélène vit surtout pour l’affection de sa sœur aînée. Accueillies par Fanny, une tante aux mœurs dissolues, les deux sœurs découvrent le monde interlope du Berlin de l’entre-deux guerres. Hélène reprend ses études, devient infirmière (à défaut de devenir médecin), elle découvre la liberté, la littérature, les arts et l’amour. Mais l’homme qu’elle aime meurt, la crise couve, et avec la montée du nazisme, les premières mesures discriminatoires antijuives arrivent. Hélène, dont la mère était une juive athée, devient alors Alice, « aryanisée » par son mari nazi. Elle accepte cette vie d’épouse docile, de femme soumise et solitaire, privée peu à peu de toute affection.
Julia Franck s’interdit toute psychologisation ou jugement moral. Son écriture souvent crue et sans complaisance donne une force étonnante à ce formidable portrait. |
David Foster Wallace
La fonction du balai

Ed. Au Diable Vauvert,
580 pages, fr. 52.50
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L’année : 1990. Le lieu : une version légèrement altérée de Cleveland, à la frontière d’une immense friche suburbaine, le Grand Désert d’Ohio. Lenore Beads-man, l’héroïne de Foster Wallace, a 24 ans et une vie bien compliquée : son arrière-grand-mère a disparu de sa maison de retraite – en compagnie de vingt autres patients et cinq membres du personnel ; sa perruche Vlad l’Empaleur devient la star d’une chaîne de télévision chrétienne fondamentaliste lorsqu’elle se met à parler et à déblatérer un mélange de jargon psychothérapeutique, de poésie britannique et d’extraits de la bible du roi Jacques ; son petit ami (et patron) Rick Vigorous est un jaloux pathologique et complexé.
Ajoutez à cela le dérangement des lignes téléphoniques de la maison d’édition pour laquelle Lenore est standardiste, un psychologue aussi manipulateur qu’incompétent, quelques soucis familiaux et un savant désordre sentimental : vous voilà dans la vie, très perturbée, de Lenore Beadsman, au cœur de l’univers (non moins perturbé) de David Foster Wallace, univers amer, cruel – drôle aussi, évidemment – sans concessions.
Un roman prenant, incompréhensible, fascinant, chamboulant, la lecture idéale pour les longues soirées d’hiver. |
Vikram Chandra
Le Seigneur de Bombay

Traduit de l’anglais
Ed.Pocket, 1268 pages, fr. 25.30 |
L’été est un moment propice pour se plonger avec bonheur dans une belle et vaste fresque… Dans la veine de "Shantaram" ou "Bombay maximum City", voici une saga qui nous immerge dans le monde violent, vibrant, de l’Inde actuelle en pleine mutation. Le scénario met en scène un gangster et quelques starlettes bollywoodiennes, avec en toile de fond une ville protéiforme et débordante de vie. A la confession post-mortem du «bhai», grand chef mafioso, répond le récit de l’inspecteur de police chargé de l’enquête; sans oublier bien sûr les multiples histoires des personnages secondaires qui dessinent au fil de ces quelque mille pages, le portrait kaléidoscopique d’une partie du sous-continent. Violences religieuses, cynisme, corruption – une image de l’Inde pas très positive mais tellement fascinante… |
Carole Martinez
Le cœur cousu

Ed. Gallimard, Coll.folio
443 pages, fr. 16.80 |
Frasquita Carasco, sorte de mère courage du Sud, pousse sa charrette chargée de tous ses enfants. Ils avancent en direction du sud toujours. Pourquoi et comment la vie l’a-t-elle condamnée à l’errance ? Jetée sur des chemins difficiles, cette petite caravane composée de personnages particuliers fait des rencontres peu banales, sages–femmes, bohémiennes, «ogre», paysans révoltés, anarchistes, une Mauresque.
Une longue série de chapitres courts entraîne le lecteur dans le décryptage de cette grande fresque de l’Andalousie de la fin du 19ème siècle, avec toujours un vrai fil conducteur puisque Frasquita est couturière (et aussi sorcière). Poésie, magie et sensualité du récit et de l’écriture en conjurent le tragique et nous embarquent irrésistiblement dans le périple. |
Nathan Englander
Le ministère des Affaires spéciales

Traduit de l’américain
Ed. Plon, 372 pages, fr. 47.40 |
A Buenos Aires, il y a deux communautés juives bien distinctes dont les membres sont à leur mort enterres dans deux parties séparées du cimetière. En effet, les honnêtes bourgeois ne veulent pas reposer à côté de prostituées et de maquereaux pour l’éternité.
Kaddish Poznan, héros de ce roman et fils de prostituée, est chargé par des nouveaux riches honteux de leurs origines de faire disparaître tout indice de leur passé peu reluisant en effaçant des tombes situées dans la partie maudite du cimetière les noms de leurs bandits d’ancêtres. Car plus personne n’assume sa condition de fils de maquereau ou de prostituée dans l’Argentine des années 70.
Mais bientôt, son temps sera occupé autrement. En cette sinistre année 1976, son fils Pato est arrêté par la junte militaire au pouvoir. Il est un des nombreux «disparus» de cette époque. Kaddish et sa femme Lilian n’auront alors plus de repos. Leur espoir : localiser Pato et le faire libérer.
Extrêmement émouvant tout en faisant le pari de la distanciation, le récit que nous livre Nathan Englander est au plus proche des sentiments de la famille Poznan tout en puisant du côté du burlesque et de l’absurde. Ces contrastes constants donnent au texte une richesse et une profondeur qui en font un très beau roman. |
Anna Enquist
Le retour

Traduit du néerlandais
Coll. Babel, 480 pages, fr. 19.60 |
Elizabeth Cook attend. Elle attend le retour de son mari, le fameux navigateur et cartographe James Cook, parti en mer pour son deuxième grand voyage. Elle espère et craint ce retour, cette confrontation de deux temps différents, celui de la vie domestique à terre, et celui de l’homme voyageur sur des côtes encore souvent inexplorées.
Des voyages du capitaine Cook, nous n’aurons que des échos indirects, car l’originalité du livre, c’est d’avoir choisi le point de vue de la femme au foyer, de la voyageuse immobile, dont nous suivons la longue vie au gré d’une prose limpide et fluide. La vie d’Elizabeth Cook ne fut pas des plus gaies, elle qui connut surtout une longue succession de deuils, de grossesses vécues souvent après le départ de son mari. Mais Anna Enquist nous donne à voir une femme forte et pleine de volonté, et laisse penser que ce qui peut-être a fait survivre cette femme à tous les siens, ce fut bien sûr l’attente, mais aussi la longue quête de la vérité sur la mort violente de Cook, survenue lors de son troisième voyage. Parmi les nombreux faits connus de la vie du «grand homme» , entre les blancs que laissent les faits historiques, la romancière a noué la trame de la fiction qui donne à son récit toute son épaisseur et son humanité. |
Camilla Gibb
Le Miel d’Harar

Traduit de l’anglais (Canada)
Ed. Actes Sud/Léméac, 400 pages, fr.46.- |
Lily est anglaise et vit à Londres. Elle travaille comme infirmière dans un hôpital. A priori sa vie semble tout ce qu’il y a de plus banale. Pourtant, rien de moins vrai. Fille de routards un peu paumés, elle a été élevée après la mort de ses parents par un maître soufi marocain qui l’envoie à l’adolescence parfaire sa connaissance de l’Islam en Ethiopie. A Harar, tout d’abord mise à l’écart à cause de la blancheur de sa peau, elle devient adulte, apprend à survivre en milieu hostile et tombe amoureuse. Vient ensuite à la chute du Négus, la fuite obligée vers son pays d’origine où elle s’installe comme une réfugiée, vivant avec des étrangers, se sentant Ethiopienne avant tout.
A travers l’itinéraire improbable de Lily, Camilla Gibb nous parle à la fois de l’enracinement, du poids et de la beauté des coutumes, ici celles des différents peuples d’Ethiopie, et du déracinement, de l’exil. Avec finesse elle nous fait réfléchir à la notion d’identité et à sa complexité dans un monde où tout est mouvant. |
Paolo Giordano
La solitude des nombres premiers

Traduit de l’italien
Ed. du Seuil, 332 pages, fr 42.50
|
Les nombres premiers sont a priori solitaires : divisibles uniquement par eux-mêmes ou par un… Et pourtant, certains sont accompagnés par leur jumeau, leur «ombre», dont ils ne sont séparés que par un seul autre nombre : 29-31, 59-61, 71-73 etc…
Mattia est un jeune surdoué en maths obsédé par sa sœur jumelle, dont il a provoqué la disparition. Il se fait «payer» en scarifiant son corps. Alice est anorexique et boite depuis un accident de ski…
Ces deux êtres marqués par la singularité devraient donc être faits pour s’entendre, mais ils restent séparés – définitivement ? – par une frontière invisible. Nous suivons ainsi leur évolution de l’enfance à l’adolescence, puis de l’adolescence à l’âge adulte.
Fragilité et violence, volonté d’isolement et recherche de fusion, quête du bonheur et désir de souffrir : Paolo Giordano sait conter les affres de ces deux êtres uniques et pourtant semblables aux autres.
Sur un sujet délicat, Giordano, tout jeune écrivain italien, mène son premier roman de main de maître. Sans morbidité complaisante, ni mièvrerie adolescente, le destin des deux personnages tisse un livre touchant, plein d’émotion, de tristesse, mais aussi de sérénité. |
Robert Littell
L’hirondelle avant l’orage :
le poète et le dictateur.

Traduit de l’américain
Ed. Bakerstreet, 332 pages, fr. 44.80 |
Robert Littell, connu pour ses livres d’espionnages, est bien sûr un grand connaisseur de l’Union Soviétique. Son nouveau livre décrit la fascinante confrontation entre Staline et l’un des plus grands poètes du vingtième siècle, Ossip Mandelstam.
1934, au plus fort de la répression stalinienne, la vie des écrivains qui résistent au «réalisme socialiste» est de plus en plus dure. Survivant par de petit travaux de traductions Ossip Mandelstam vit difficilement avec sa femme Nadejda. Dans un moment de colère, de lassitude et de défi, le poète écrit une épigramme contre Staline et la lit à quelques amis. En ces temps de délation généralisée, l’arrestation ne tarde pas, suivie de la torture et de l’exil.
Ce roman rondement mené, extrêmement vivant, fait le choix de donner la parole à de nombreux protagonistes : Mandelstam, sa femme, leurs amis poètes Anna Akhmatova et Boris Pasternak, le garde du corps de Staline, un ancien champion d’althérophilie devenu ennemi du peuple… Autant de voix qui donnent au roman ses couleurs et son rythme, entre réflexion politique, poétique et livre à suspens.
«J’ai la chance de vivre dans un pays où l’on respecte la poésie : on tue des gens parce qu’ils en lisent, parce qu’ils en écrivent» dit Mandelstam. Espérons que ce livre donnera envie à certains de découvrir son œuvre ! |
Andreï Makine
La vie d’un homme inconnu

Ed. du Seuil, 292 pages, fr. 42.50
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Choutov «clown triste» , un écrivain russe déchu en exil en France, décide de prendre ses distances par rapport à sa rupture avec une jeune femme et le monde superficiel qu’elle représente, et de retourner dans son Saint-Petersbourg natal sur les traces d’un premier amour. Ses repères ont disparu dans la Russie actuelle qui ne pense qu’à singer l’Occident. S’ensuit la rencontre avec Volski, un marginal, qui lui raconte son histoire, le blocus de Leningrad durant la Seconde Guerre Mondiale, Berlin, les purges sous le stalinisme et surtout sa propre histoire d’amour avec Mila.
Le récit du vieillard témoigne d’une période de violences bouleversantes, il est intense, empreint d’un romantisme sans niaiserie, beau, simple et profond. Au travers du croisement de ces deux destins d’hommes inconnus se lit en filigrane une réflexion sur l’importance de la poésie et de l’art dans l’Histoire, ainsi qu’une réflexion sur la Russie d’hier et d’aujourd’hui. |
Teresa Solana
Des jumeaux presque parfaits

Traduit du catalan
Ed. Actes Sud, 344 pages, fr. 39.90 |
Cette histoire légère nous emporte à Barcelone.
Borja et Eduard sont jumeaux. Pourtant, rien ne l’indique tant ils sont différents, ce dont ils ne manquent pas de jouer. Après quelques années de séparation, les deux frères s’associent dans une entreprise d'enquêteurs plutôt bancale. Leur but est de séduire quelques gros clients pour assurer leurs fins de mois. C'est ainsi qu’un député sollicite leurs services pour enquêter sur son épouse qu'il soupçonne d'avoir un amant. Il découvre alors qu’elle est le sujet de la toile d’un peintre célèbre dont elle ne lui avait jamais parlé. Pour Borja et Eduard, c'est l‘engrenage, drôle et dramatique à la fois. Ils vont de surprise en surprise et malgré maladresses et cafouillages, ils finissent tout de même par assembler les pièces du puzzle.
L’intrigue est fort bien menée du début à la fin, dans une langue fluide et accrocheuse. Ces deux anti-héros, un brin patauds mais pas bien méchants, sont attachants et l'histoire, tout de même rocambolesque, soutient l'attention sans fléchir. La satire sociale n’est pas loin et le plaisir que l’auteur prend à emprunter les règles du roman policier pour en détourner la forme est jubilatoire. |
Michèle Lesbre
Sur le sable

Ed. Sabine Wespieser, 160 pages,
fr. 34.70 |
Face à l’obscurité de la mer, un incendie fait rage : il semble délivrer un homme assis sur le sable, qui raconte peu à peu le puzzle de sa vie. Son auditrice de fortune a lu tout Modiano à la faveur des nuits de veille qu’elle a effectuées dans un hôtel. Départs, rencontres, les vies se disent, se mêlent, s’entremêlent et se démêlent. Tout est fragile, mystérieux, presque irréel : l’histoire de cet homme semble manquer de logique, ou est-ce simplement qu’on se perd dans l’ordre chronologique. Sans doute parce que les histoires de ce duo insolite se font écho: les errances, les ruptures, les deuils, beaucoup de drames, mais en filigrane beaucoup de bonheur aussi.
L’auteur affirme qu’ «on fait semblant de ne pas savoir qu’elles -les histoires- sont là toutes entières depuis le début, avec leur commencement et leur chute».
Servi par une écriture large et lumineuse, ce beau roman nous emmène loin dans notre poursuite de la liberté.
Le canapé rouge, son précédent roman, (Folio, 144 pages, fr. 10.50) avait laissé le souvenir indélébile d’une vieille dame, ancienne modiste, à laquelle Anne, à la recherche de son passé, lisait des textes de femmes libres et courageuses. |
Dirk Wittenborn
Le remède et le poison

Traduit de l’américain
Ed. du Seuil, 420 pages. fr. 45.70 |
Nous sommes dans les années 50. Will Friedrich, psychologue un peu frustré par l’avancement lent de sa carrière qui ne lui permet pas de faire vivre correctement sa famille, tente de mettre au point la pilule du bonheur : un antidépresseur miracle. La catastrophe qu’il déclenche avec les premiers essais opérés sur des volontaires constituera son péché originel. Il ne cherchera plus avec ses médicaments suivants à atteindre la perfection qu’il espérait. Le prix en est trop élevé. La génération suivante en sera elle-même affectée; et en particulier son petit dernier, Zach, qui cherchera le bonheur à l’aide de drogues moins légales que celles de son père.
A travers l’histoire un peu folle et pourtant très ordinaire de la famille Friedrich, Dirk Wittenborn nous livre une réflexion sur la nature du bonheur tout en ne se prenant jamais au sérieux. Il fait de son roman à la fois une comédie et une sorte de polar très agréable à lire. |
Alberto Torres-Blandina
Le Japon n’existe pas

Traduit de l’espagnol
Ed. Métailié, 160 pages, fr. 34.80
|
Sous ce titre accrocheur, voici un premier roman très réussi. Vous apprendrez, entre autres, que le Japon n’existe pas. C’est un pays monté de toutes pièces à des fins purement commerciales. C’est l’occasion aussi d’apprendre l’histoire de Jussi Latvala, écrivain finlandais inconnu dont on dit qu’il est mort là, assis sur ce fauteuil d’aéroport. Lieu de pèlerinage pour ceux qui ont eu la chance de découvrir son œuvre…
Ces histoires loufoques et parfois extralucides nous viennent de Salvador Fuensanta. Il est balayeur dans un grand aéroport et s’octroie quelques pauses en discutant un peu avec les voyageurs. Pour tout dire il est très bavard, et il a le sens du suspens ! Le départ imminent de l’avion interrompt les histoires qu’il reprend plus tard, ou alors il en a oublié la fin et cela lui revient bien après…
"Bon je vous laisse, je dois continuer à balayer. C’était un plaisir de parler avec vous". |
Collectif (dont Nancy Huston, Lydie Salvayre, Boualem Sansal etc.)
Des nouvelles de la banlieue

Ed. Textuel, 352 pages
(avec un CD), fr. 40.50
|
Dix auteurs nous invitent à revisiter Clichy-sous-Bois loin des clichés véhiculés par les media. Grâce à la magie de la littérature, la banlieue devient une contrée accessible, drôle parfois, colorée, pleine de chaleur humaine, et surtout au-delà des seules violences. Eric Reinhardt évoque ses souvenirs d'enfance avec beaucoup d'émotion, Régis Jauffret imagine la ville envahie par l'eau après le réchauffement climatique...
Véritable voyage aux facettes multiples. De nombreux textes, très courts, ont été écrits par les habitants de la ville, tous âges confondus : ils sont tous très suggestifs. Par amitié, Guy Bedos y a encore glissé quelques paroles.
A l'écoute du CD dans lequel les auteurs lisent leur propre texte, on plonge dans un autre univers. |
Anne Dillard
L'amour des Maytree

Traduit de l'anglais
Ed. Bourgois, 280 pages,
fr. 50.-
|
Toby Maytree est charpentier, mais aussi poète. Sa femme Lou peint. Ensemble ils ont eu un fils, surnommé Ti Pol. Ils vivent à l'extrême pointe de Cape Cod. Comme tous les personnages d'Annie Dillard, ils sont intimement mêlés au paysage qui les entoure. Ils semblent façonnés pour un bonheur éternel. Pourtant, peu à peu leur amour va se modifier, et le couple se séparer. Deary, une vagabonde poétique et étrange, séduit Toby ; ils partent ensemble vivre ailleurs.
Durant de longues années, Lou s'enferme dans sa solitude, calme et résignée. Elle peint la nature qui l'entoure, les cieux, la mer. Mais vingt ans plus tard, Toby reviendra avec Deary demander à Lou de l'accueillir pour ses vieux jours...
Annie Dillard a su trouver le style qui convient pour extraire de cette histoire magnifique et simple toute son essence, par une prose extrêmement poétique, sinueuse, sensuelle. Ce livre poignant et serein remplit le lecteur de douceur et d'espoir dans la capacité des êtres à aimer, et lui laisse longtemps une empreinte lumineuse. |
Jean Echenoz
Courir

Ed. de Minuit, 144 pages,
fr. 26.80
|
Emil n'avait jamais pensé courir. Sixième enfant d'une famille pauvre, il s'en va travailler à l'usine à seize ans, jusqu'à ce qu'il soit inscrit, malgré lui, à une course visant à promouvoir la marque de chaussures par laquelle il est employé. Emil termine deuxième. Et il a pris du plaisir, beaucoup de plaisir. Puis tout s'accélère : Emil entre dans l'armée en 1945 pour y accomplir son service militaire et y trouve les conditions idéales pour s'entraîner à son nouveau loisir. La locomotive est lancée, Emil s'entraîne toujours plus, plus que les autres, et finit par gagner. Il court bizarrement et semble souffrir, mais il gagne souvent, bat des records, décourage ses adversaires, devient presque imbattable. Il court toujours pour son plaisir et reste un homme gentil, un peu innocent, admiré de tous, mais qui se fait ballotter par son destin. C'est ainsi qu'après sa carrière, Emil, proche de Dubçek, fut mêlé au printemps de Prague en invitant, dans un discours improvisé dans la rue, les troupes russes à une trêve olympique. Il dut alors faire face à la répression soviétique et fut exclu de l'armée et du parti.
Dans cette biographie romancée, Jean Echenoz nous fait parcourir, en courant, un demi-siècle d'histoire aux côtés d'Emil Zatopek, à la découverte tant de l'homme, d'une tendresse attachante, que du sportif à la carrière exceptionnelle. |
Hanif Kureishi
Quelque chose à te dire
Traduit de l'anglais
Ed. Bourgois, 570 pages,
fr. 46.50
|
Jamal, psychanalyste anglo-pakistanais d'une cinquantaine d'années, sous des abords sereins cache un secret qui le taraude depuis plus de vingt ans. Ses retrouvailles avec certains de ses amis d'alors et surtout avec celle qui fut son premier amour, Ajita, seront l'occasion de mettre de l'ordre dans cette partie de sa vie qui ne le laisse pas en paix. Voilà la trame principale du nouveau roman de Kureishi, mais son incroyable richesse est ailleurs. Quelque chose à te dire est un roman bouillonnant qui met en scène de nombreux personnages hauts en couleurs, retrace l'histoire de l'Angleterre de la deuxième moitié du vingtième siècle sur un mode ironique, parle de l'immigration, du sexe, de l'art et bien sûr de la psychanalyse.
A la fois très fin et toujours grotesque, Kureishi nous emporte et nous fait rire, nous choque parfois, nous étonne toujours. Et pourtant, il arrive à faire de son texte un reflet de la société européenne tout à fait convaincant. Un roman feu d'artifice. |
Charles Lewinsky
Melnitz

Ttaduit de l'allemand
Ed. Grasset, 780 pages,
fr. 48.-
|
Tout commence en 1871 lorsque la famille Mejier d'Endingen recueille Janki, un lointain parent, qui dit avoir été blessé à la bataille de Sedan. Les deux filles de la famille succomberont rapidement à son charme et la saga pourra alors commencer. De la fin du XIXème siècle jusqu'en 1945, Melnitz met en scène l'ascension sociale d'une famille suisse de confession juive. Ce roman de facture classique nous fait entrer dans l'histoire d'une communauté toujours au bord de l'exclusion et nous donne à voir la société helvétique à travers ce prisme particulier.
Il n'est pas fréquent que la littérature suisse nous offre de telles fresques familiales, historiques et sociales. Or Melnitz est très réussi dans ce registre, offrant émotions, aventure et réflexions. |
Alice Munro
Fugitives

TRaduit de l'anglais (Canada)
Ed. de l'Olivier, 344 pages,
fr. 44.80
|
Des fugitives, c'est ce que sont les femmes qu'Alice Munro met en scène dans les huit nouvelles qui composent ce recueil. Qu'elles tentent de fuir un mari autoritaire et possessif comme Carla dans le premier texte, leur condition sociale comme Grace (dans Passion) ou une vie morne et réglée comme Robin ou Nancy.
Avec beaucoup de subtilité et de délicatesse, Alice Munro nous fait rentrer dans la vie de ces femmes, nous montrant la complexité de leurs pensées et de leurs sentiments aussi bien que l'impulsivité de certains de leurs choix. Elle met à nu les entraves à la liberté que sont leurs conditions de jeunes filles, de femmes mariées et de mère, et ceci à travers différentes époques puisque les nouvelles se déroulent tout au long du XXème siècle.
Certaines de ses héroïnes, Juliet par exemple, que l'on suit à trois époques différentes dans des nouvelles successives formant presque un petit roman, ne perdront jamais leur confiance dans la vie et continueront à se battre pour obtenir une place dans le monde. D'autres se résigneront peut-être à leur destin. Mais jamais celui-ci ne sera insignifiant. Alice Munro sait en effet donner tout son poids et sa beauté à des vies qui pourrait sembler uniquement marquées par le quotidien. |
Patrice Pluyette
La traversée du Mozambique par temps calme

Ed. du Seuil, 316 pages,
Fr. 38.50
|
Le titre de ce livre ne donne pas d'informations tangibles sur son contenu, étant donné qu'il ne s'agit pas d'Afrique ni d'aucune sorte de calme ! Et sachant cela, vous obtenez alors une information d'un tout autre genre : Patrice Pluyette s'amuse, et nous avec si l'on se plonge dans son texte.
Sur un ton qui rappelle les romans d'aventures du dix-neuvième siècle, ce récit nous embarque à bord d'un bateau dirigé par le capitaine Belalcazar en direction de Païtiti, une cité inca à l'or encore intact. Ce descendant d'un obscur conquistador espagnol a su s'accompagner de personnages hauts en couleurs : Hug-Gluq et Negook, deux frères d'origine indienne d'Alaska ; Fontaine, qui a de multiples cordes à son arc, entre autres, préparer à manger avec pas grand'chose, réutiliser l'huile de friture lorsque les portes grincent et remonter le moral des troupes ; Florence Malebosse, appréciée pour ses talents de navigatrice et ses jolies courbes, mais soupçonnée d'avoir des pouvoirs magiques et d'apporter la poisse à l'équipage.
Patrice Pluyette pourrait bien être l'inventeur d'un genre : le roman d'aventure poético-rocambolesque. Drôle, dépaysante et remarquablement écrite, cette histoire vous emmènera du sud au nord et d'est en ouest avec délices. |
Bernhard Schlink
Le week-end

Traduit de l'allemand
Ed. Gallimard, 220 pages,
fr. 36.50
|
Jörg est un ancien terroriste de la RAF. Après plus de vingt ans passés derrière les barreaux, sa demande de grâce va être officiellement et publiquement acceptée. Pour ses premières heures en liberté, sa sœur Christiane vient le chercher ; elle lui a préparé un week-end tranquille à la campagne avec d'anciens compagnons de route. Mais ce week-end est difficile à vivre pour tout le monde, tant les questions de responsabilité, de culpabilité et de pardon sont dans toutes les têtes.
A l'époque, tous avaient sympathisé avec les idées révolutionnaires, mais aujourd'hui ils sont bien ancrés dans la vie " bourgeoise ". Ils viennent pour satisfaire leur curiosité, pour des raisons de nostalgie, pour aider leur compagnon à reconstruire une vie.
La fête de bienvenue tourne bien vite à la discussion politique, aux accusations et justifications, du passé aussi bien que du présent.
Chacun cherche sa place, mais le choc de leurs biographies, de leurs rêves, et parfois de leurs mensonges, engendre plus de questions que de réponses. L'amitié passe-t-elle avant tout jugement moral ? Le regret et le pardon sont-ils souhaitables, possibles, suffisants ?
Tout au long de Week-end, Bernhard Schlink évoque les plaies difficiles à cicatriser, les feux mal éteints, les questions restées en suspens. Il nous fait habilement partager l'intensité de la confrontation. Jusqu'au dénouement. |
José Carlos Somoza
Daphné disparue

Traduit de l'espagnol
Ed. Actes Sud, 220 pages,
fr. 34.90
|
Si vous n'avez pas encore découvert José Carlos Somoza, c'est le livre idéal ! Le rythme est haletant, l'intrigue originale : en 200 pages, cet auteur né à Cuba démontre encore une fois son talent.
Juan Cabo, écrivain confirmé, se réveille un matin dans un lit d'hôpital, amnésique. Il a, comme unique trace du soir de son accident, un paragraphe inachevé écrit de sa main affirmant qu'il est "tombé amoureux d'une femme inconnue".
Il se lance alors à la recherche de cette femme, pensant pouvoir retrouver la mémoire en découvrant ce qui lui est arrivé ce soir-là.
Evidemment, il se heurte à toutes sortes de difficultés pour la retrouver, la principale étant qu'il ne sait jamais très bien où s'arrête la réalité et où commence la littérature...
Le thème cher à Somoza (qu'on retrouve dans La caverne des idées (paru en en 2002) part du postulat, que si chaque écrivain est un menteur, ce mensonge n'en reflète pas moins la réalité. Et, tel un sorcier, il entremêle ces deux univers avec amusement et intelligence. |
Maria Valéria Rezende
Le vol de l'ibis rouge

Traduit du brésilien
Ed. Métailié, 186 pages, fr. 36.90
|
Voici un livre poétique,
coloré et envoûtant malgré ce quinspire
la première phrase du quatrième de couverture!
Irène, au coeur triste et au corps malade, rencontre
Rosalio. Cet homme pourrait la prendre, lui jeter de largent
au visage et sen aller comme tous les autres. Mais, à
défaut dargent, il transporte un coffre plein de
livres quil ne peut pas lire. Et en espérant trouver
du travail dans la région, il dépose son coffre
chez Irène comme une promesse de retour.
Doucement, à travers les mots, dinvisibles liens
se tissent entre eux. Chaque soir, Irène lattend
pour quil poursuive le récit fabuleux de sa vie.
Et chaque soir, Rosalio revient auprès delle pour
acquérir le précieux savoir quil recherchait
depuis longtemps: apprendre à lire et à écrire.
Cest un lent voyage dans la culture populaire brésilienne
que nous propose ici lauteure, dont cest le premier
roman. Et cest aussi un formidable hommage à limagination
et à la force des histoires, qui repoussent la tristesse
et font renaître lespoir, envers et contre tout. |
Antonio Munoz Molina
Le vent de la lune

Traduit de l'espagnol
Ed. du Seuil, 300 pages, fr. 43.80
|
Juillet 1969, dans la chaleur torride dun
village andalou, un adolescent scrute le ciel. La fusée
Appollo XI emmène quelques astronautes pour un voyage
sur la Lune.
Ce garçon, qui est probablement proche de celui qua
été lauteur, se trouve expulsé
de lenfance mais nest pas encore adulte. Alors
que sa famille lui destine laffaire familiale, le travail
au champ, des mains caleuses dhomme de la terre, il
est fasciné et troublé par les changements qui
sopèrent sous ses yeux. Son corps, sa place dans
son microcosme familial et culturel, larrivée
de la télévision, le premier homme sur la Lune.
Ce texte poétique et contemplatif est un magnifique
roman de la transformation, de ces minuscules détails
qui annoncent les grands changements . Il nous rappelle, à
limage de ce corps dadolescent, que le monde est
en constante et subtile mutation. |
Renso Biazion
Sagapo

Traduit de litalien
Ed. la Fosse aux Ours, 268 pages, fr. 37.60
|
S'agapo , "je t'aime"
en grec, cest le surnom des soldats italiens occupants
la Grèce et la Crète durant la Seconde Guerre
Mondiale.
Dans ces nouvelles qui senchaînent pour finalement
ne former quun seul récit, il est question d'amour,
d'amitié, de mort et de trahison.
Avec les jeunes soldats italiens, nous découvrons les
plages, les garrigues, les filles à soldats, aimées
et fantasmées, puis oubliées; mais aussi les angoisses,
les représailles, les exécutions, la bouleversante
beauté du monde méditerranéen, et le désespoir
de ne peut-être jamais rentrer indemne au pays.
Nous retrouvons dans les descriptions la clarté de regard
du peintre et dessinateur que Renzo Biazion était avant
tout (Sagapo est son seul livre). Il restitue avec une
intensité rare la consistance particulière du
temps immobile de ces soldats, enlisés dans une occupation
languissante et dénuée de sens.
Admirablement traduit par François Maspero, Sagapo sinscrit dans le cur et lesprit du lecteur
comme un livre singulier et magnifique. |
Rosa Montero
Le roi transparent

Traduit de lespagnol
Ed. Métailié, 470 pages, fr. 45.70
|
Nous voilà parachutés
en plein Moyen Age à suivre les pérégrinations
tumultueuses de Leola, jeune fille qui, pour échapper
à la violence et la mort, a revêtu larmure
dun chevalier tué et va devoir vivre comme un homme.
Rosa Montero étant une conteuse hors pair, on entre dans
cette lecture géniale comme dans un enchantement. On
ne lâche plus cette aventure fantastique où lon
croise Aliénor dAquitaine et Bernard de Clairvaux,
dans un turbulent désordre chronologique, ainsi quun
cortège de personnages et de situations tellement improbables
quon y adhère sans restriction. Durant les 25 années
que durent les péripéties de Leola, sont racontés
des évènements qui eux sétendent
sur presque deux siècles. Mais cest sans importance
car bien protégés par notre armure, nous les traversons
fascinés, lourds et légers à la fois, envahis
de peurs, démotions et de rêves, au gré
des chemins hasardeux et lumineux de cette époque passionnante. |
Benny Barbash
My first Sonny

Traduit de lhébreu
Ed. Zulma, 456 pages, fr. 44.80
|
Grâce aux enregistrements
quil fait sur son magnétophone, Yotam, garçon
dune dizaine dannées, nous introduit peu
à peu dans sa famille, reflet subtile et souvent drôle
de la société israélienne. En effet, si
les personnages de ce roman sont complexes et attachants, ils
nen sont pas moins représentatifs chacun dune
certaine réalité de leur pays. Les grands-parents
paternels, rescapés de la Shoah et sionistes convaincus,
les parents militants de gauche pour la paix avec les Palestiniens
ou loncle juif orthodoxe sont quelques uns des protagonistes
de cette histoire. Tous sont des modèles potentiels pour
Yotam et ses frères et surs à la recherche
de leur identité dans un pays complexe et au sein dune
famille conflictuelle, leurs parents étant sur le point
de se séparer.
Sans jamais tomber dans les pièges nombreux que peut
induire le choix dun enfant comme narrateur, Benny Barbash
nous livre un roman à la fois extrêmement léger
et particulièrement grave qui nous parle de la famille,
de lhistoire et de la politique à travers une écriture
très vivante et toujours inventive. |
Peter Behrens
La loi des rêves

Traduit de langlais
Ed. Bourgois, 572 pages, fr. 52.-
|
En 1846, lépidémie
de mildiou jette lIrlande dans la famine. Fergus, adolescent
dont la famille, comme tant dautres, est décimée
par le typhus et la faim, se retrouve à lasile
de bienfaisance, puis sur les routes.
De péripéties en rencontres, meneur de chevaux
puis réfugié dans un bordel de Liverpool, ou encore
lanceur de wagon sur un chantier du chemin de fer, Fergus devient
peu à peu un homme, poussé par la loi des
rêves : Sortir. Ainsi en va-t-il dans les rêves,
(...) rester en mouvement.
Ce mouvement va finalement le conduire là où des
millions dIrlandais de lépoque partirent:
le continent américain.
Peter Behrens nous livre ici un récit toujours fluide,
plein de vie, roman dapprentissage décrivant un
destin personnel, mais aussi le destin de millions dexilés,
poussés par la dureté de leur existence et leur
entêtement à trouver malgré tout une issue,
un lieu où faire renaître encore leurs rêves. |
Anca Visdei
Lexil dAlexandra

Ed. Actes Sud, 180 pages, fr. 40.50
|
Auteur et metteur en scène
roumaine installée à Paris, Anca Visdei a vécu
longtemps à Lausanne, réfugiée politique
du régime de Ceaucescu. Son dernier livre est un roman
épistolaire aux reflets autobiographiques certains, dans
lequel Alexandra dialogue avec sa jeune sur Ioana restée
au pays. Beaucoup déchanges autour du théâtre
puisque lune essaie de faire jouer les pièces quelle
écrit ici, et lautre essaie dêtre comédienne
là-bas en Roumanie. Mais ce qui fait la grande qualité
de ce roman, cest surtout la profondeur et la sensibilité
de leurs propos lorsquelles se racontent, entre rires
et larmes, complices ou rivales.
Le cur du sujet est bien sûr lexil, avec en
filigrane une critique du régime politique de lépoque.
Une écriture subtile pour nous faire suivre lévolution
de chacune des deux surs tout au long de ces quinze ans
déchange. |
Naomi Alderman
La désobéissance

Traduit de langlais
Ed. de lOlivier, 308 pages, fr. 42.50
|
A la mort de son père,
Ronit revient pour lenterrement dans la communauté
juive orthodoxe de Londres où elle a grandi. Elle y retrouve
lamour de son adolescence, Esti, qui a refoulé
son attirance pour les femmes et sest mariée avec
Dovid, rabbin destiné à la succession du père
de Ronit, le grand Rav Krushka. Ce retour dans son pays natal
est pour Ronit loccasion de remettre en question la pertinence
du choix quelle a fait à 18 ans : partir aux Etats-Unis
et fuir le destin de femme et dépouse que lui aurait
imposé la communauté. Pendant ce séjour,
elle oscille entre un certain bonheur à retrouver la
paix du shabbat et des autres rituels qui rythment la vie de
la communauté, et une grande rage contre les interdits
et les non-dits qui y minent les relations.
Ce premier roman de Naomi Alderman nous fait entrer dans un
monde à la fois exotique et familier, quelle connaît
de lintérieur puisquelle y a elle-même
grandi. Elle nous le décrit sans colère mais sans
concession non plus, montrant ses différentes facettes.
En sinterrogeant sur ce monde-là, elle nous permet
en fait de nous pencher sur nos propres appartenances et sur
la façon dont nous les préservons ou les fuyons. |
Claudie Gallay
Dans lor du temps

Ed. Actes Sud/Babel, 368 pages, fr. 17.40
|
Cela aurait pu être le récit
de vacances tranquilles dans une maison de la côte normande.
Il aurait fallu compter sans la présence dAlice,
une femme malicieuse, quon devine dun certain âge
déjà. Lhomme la rencontre par hasard, intrigué
plus quattiré par elle (du moins dans le sens habituel
du terme dans les rapports homme-femme). Il recherche pourtant
de plus en plus sa compagnie. Par petites étapes, comme
malgré lui, il va délaisser sa femme et ses filles
jumelles pour lui accorder du temps, et cela en devient presque
agaçant. Mais on comprend bien quil y a là
un enjeu. Une écriture toute en nuances invite à
lintrospection et la lecture sorganise en plusieurs
niveaux.
Ce roman est un hommage troublant à la figure dAndré
Breton, que côtoyait le père dAlice: mais
où sarrête la fiction? Les deux hommes avaient
été fascinés par la culture sacrée
des Indiens Hopi dont certains masques faisaient partie du patrimoine
de Breton.
Claudie Gallay fait léloge des rencontres qui touchent
lâme et qui bouleversent peut-être la vie.
Laissez-vous tenter. |
Richard Powers
La Chambre aux échos

Traduit de l'anglais (Etats-Unis)
Ed. du Cherche Midi, 472 pages, fr. 47.60
|
Mark Schluter, miraculeusement
rescapé dun accident de la route dont seules des
grues sont témoins, semble récupérer peu
à peu ses capacités physiques et mentales. Cependant,
il est atteint dun syndrome très rare et très
inquiétant : il ne reconnaît plus sa sur
Karin. Ou plutôt il croit quelle a été
remplacée par un sosie. Appelé à la rescousse,
le célèbre neurologue Gerald Weber ne semble pas
détenir de solution miracle. Quant à Mark, il
tente de retrouver la personne qui lui a sauvé la vie
pendant laccident puis a disparu en lui laissant un message
étrange.
Le nouveau roman de Richard Powers, construit comme un polar,
nous tient en haleine dun bout à lautre.
Mais au travers de cette fiction efficace, lauteur pose
des questions aussi essentielles que celle de lorigine
des troubles mentaux et de lidentité. Quant aux
grues, elles sont en danger. Trouvera-t-on une solution pour
les sauver ? Sans jamais donner de réponses définitives,
Powers sait nous faire réfléchir tout en restant
dans le pur romanesque. |
Kate Summerscale
Laffaire de Road Hill House

Traduit de langlais
Ed. Bourgois, 524 pages, fr 50.-
|
Cest lété
1860, dans le village de Road, Angle-terre, tout est apparemment
calme. Mais un matin, un des enfants de la maison, Saville Kent,
est retrouvé assassiné dans les toilettes des
domestiques au fond du jardin.
Tout est en place pour un bon roman policier, certes. Mais ici,
il sagit dune affaire réelle, et le livre
de Kate Summerscale nest pas un roman, mais bien un récit
historique qui sappuie sur une foule darchives.
La curiosité du lecteur est bien sûr savamment
titillée par le désir de connaître le fin
mot de lhistoire : qui a commis le crime. Mais ce nest
de loin pas lenjeu principal de ce livre remarquable.
Au-delà du fait divers, lauteure démonte
avec virtuosité les différents enjeux de laffaire
: la lutte des classes, car chacun lit lintrigue selon
son appartenance à la classe inférieure ou moyenne
; lapparition dun nouveau personnage dans lhistoire
des affaires de police : le détective, qui pénètre
pour la première fois la sacro-sainte privauté
si chère aux Anglais; le rôle décisif joué
par la presse, sérieuse ou à sensation; la
fièvre détective qui saisit tout un peuple,
et qui fait que chacun a son coupable.
De plus le récit est astucieusement entremêlé
de références littéraires à tous
les écrivains - Collins, Dickens, Braddon, James - qui
furent inspirés par cette tonitruante affaire. |
Zadie Smith
De la beauté

Traduit de langlais
Ed. Gallimard, 332 pages, fr. 47.70
|
Voici un roman décapant,
politiquement incorrect, qui tient à la fois du conte
moral, du thriller sentimental et de la satire universitaire.
Monty Kipps et Howard Belsey, les héros, sont deux professeurs
qui rivalisent dérudition sur un vénérable
sujet : la peinture de Rembrandt. Le premier, un Anglo-Antillais
passablement provocateur, vit à Londres et ne rougit
pas dêtre un incorrigible conservateur : il pense
en effet " que lEgalité est un mythe, que
le multiculturalisme est un rêve stupide et que les minorités
exigent trop souvent des droits quelles ne méritent
pas ". Quant à Howard Belsey, il enseigne près
de Boston, est marié à une Noire, vote à
gauche et se flatte, lui, dêtre un farouche partisan
de la discrimination positive. Tout le contraire de son cher
collègue
Lorsque Monty Kipps débarquera avec son petit clan à
Wellington, comme professeur invité, il ne tardera pas
à se confronter à son collègue, rivalisant
dérudition avec un homme dont il déteste
les opinions politiques.
Zadie Smith profite de cette comédie aigre-douce pour
fustiger les murs de luniversité américaine,
une foire dempoigne où le métissage est
devenu un évangile, où lhystérie
identitaire fait rage, où les minorités de toutes
sortes se taillent la part du lion et où triomphe linculture.
Tout cela sous le regard étonné du vieux Rembrandt,
qui semble ne rien comprendre à cette époque détraquée,
dont Zadie Smith raille les travers avec une belle insolence. |
Wu Ming 1
New thing

Traduit de litalien
Ed. Métailié, 216 pages, fr. 36.90
|
Wu Ming 1 appartient à
un collectif de 5 auteurs italiens contemporains qui désirent
" refaire le monde en le racontant ". Entre expérimentations
et agitation politique, ce collectif est un vrai phénomène
littéraire en Italie. Deux de leurs textes sont traduits
aujourdhui chez Métailié, lautre étant
signé par Wu Ming 2 : Guerre aux humains.
1967, les États-Unis sont en guerre, le pays est secoué
de manifestations, mais aussi de graves problèmes raciaux.
Malcom X a été assassiné, ce sera bientôt
le tour du " Dr King ". Dans les caves de Brooklyn
et de Harlem, les noirs américains hurlent leur colère
dans leurs saxophones, le free jazz naît de cette époque
troublée et violente. Le parti des Black Panthers émerge
au même moment.
Dans une construction polyphonique et syncopée, la fiction
se mélange subtilement avec les faits historiques et
se lit comme un polar. Cest aussi loccasion de (re)découvrir
tout un pan de lhistoire récente des États-Unis.
" Si lAmérique sort de la guerre du Vietnam
demain, jose dire que cette violence sera dirigée
vers lintérieur, contre lAmérique
noire. " |
Alessandro Baricco
Cette histoire-là

Traduit de litalien
Ed. Gallimard, 320 pages, fr. 40.50
|
En 1903, Ultimo Parri a cinq ans
quand son père lemmène voir sa première
course automobile. Ce père commence à trouver
que la vie à la campagne est trop dure : fasciné
et même aveuglé par les engins vrombissants, il
décide de vendre son domaine pour se monter un garage.
Folie qui va marquer la vie de lenfant. En quelques chapitres
qui sont autant détapes de vie,
Baricco nous emporte par son écriture délicieuse
de sensualité et de vivacité dans un circuit retraçant
quelques faits marquants du vingtième siècle.
Le petit garçon deviendra jeune adulte pendant la première
guerre puis rencontrera la femme de sa vie, sans toutefois réussir
à rester avec elle.
Auteur de nombreux essais et romans, Baricco nous livre un roman
parfaitement abouti. Voici confirmés ses talents décrivain
qui parvient à faire vibrer les mots et les phrases,
tel le musicologue quil est. |
Anne Cuneo
Zaïda

Ed. Campiche, 512 pages, fr. 45.-
|
Quand une dame plus que centenaire
livre ses mémoires, et que ces feuillets tombent dans
les mains de son arrière-petite-fille avec laquelle elle
a vécu pendant cinq ans, cela devient, sous la plume
dAnne Cuneo, un roman foisonnant. En effet, cette femme
a vécu entre lAngleterre, la Suisse et lItalie.
Elle a fait partie des premières femmes admises à
la faculté de médecine de Zürich à
la fin du dix-neuvième siècle, et après
avoir longuement exercé auprès des plus démunis,
femmes, soldats, pauvres de toutes origines, elle sest
recyclée dans la psychanalyse alors quelle avait
déjà la soixantaine passée et que le bon
Dr Freud commençait à se faire connaître.
Ses origines, que trahissaient ses allures de grande dame, ne
lont pas empêchée de demeurer active jusquà
la fin. Elle aura traversé le siècle et nous avec
elle, évoquant les tourments de lHistoire, ses
histoires damour passionnées, son engagement quelle
ne voulait pas politique, mais qui était dune grande
profondeur sociale. |
Colum McCann
Zoli

Traduit de langlais (Irlande)
Ed. Belfond, 332 pages, fr. 42.80
|
Avec Zoli, son nouveau roman,
McCann greffe une fois de plus une fiction sur une réalité,
celle du peuple tsigane, dont il ressuscite lune des figures
les plus légendaires, la poétesse polonaise Papusza,
qui sappelle ici Zoli. On la découvre dans la Tchécoslovaquie
des années 30, au bord dun lac gelé sur
lequel des milices fascistes ont rassemblé un groupe
de gitans avant dallumer un gigantesque brasier pour faire
fondre la glace. Ils seront engloutis dans les eaux et Zoli
ne cessera dêtre hantée par ce monstrueux
carnage. Il annonce bien dautres persécutions des
Roms, par les nazis puis par les communistes, qui sescrimeront
à les sédentariser, les condamnant ainsi à
perdre ce quils ont de plus précieux : le goût
du voyage.
Zoli, elle, survit, protégée par son grand-père
qui lui raconte lhistoire de leur communauté. Une
histoire chargée de drames et de sortilèges, dont
elle sinspire pour composer chansons et poèmes.
Avant dêtre bannie par son propre peuple, de sillonner
les Balkans dans la pire détresse, et dêtre
recueillie dans les montagnes italiennes par un contrebandier.
Parabole sur lexil, vibrant éloge de la différence,
Zoli est aussi le portrait poignant dune femme libre,
trop libre, dans une Europe qui a toujours contraint les gens
du voyage à rester des parias. McCann nous aide à
mieux les connaître, à les écouter, dans
un roman débordant de compassion et de tendresse. |
Daniel Mendelsohn
Les disparus

Traduit de langlais (États-Unis)
Ed. Flammarion, 650 pages, fr. 52.30
|
Dès son enfance, Daniel
Mendelsohn est obsédé par son grand-oncle Shmiel
Jäger. Cest que tant de vieillards de sa famille
sont bouleversés par sa ressemblance avec ce lointain
aïeul
" assassiné par les nazis " pendant la guerre
en Europe, dans des circonstances inconnues.
Peut-être est-ce là lorigine de cette longue
quête obsessionnelle qui ne le laissera jamais en paix,
longue quête de savoir, de connaissance. Après
des années de questions posées à droite
et à gauche, au gré de rencontres, de lettres,
sur des sites internet dédiés à lhistoire
des
" disparus " de la Shoah, Daniel Mendelsohn finira
par consacrer cinq ans de sa vie à une véritable
enquête sur les derniers temps de Shmiel, de sa femme
et de ses quatre filles.
Ce qui compte ici, cest moins lhistoire " vérifiable
" qui pour finir tiendrait en quelques pages, que laventure
extraordinaire que tisse un livre étrange et tentaculaire,
mêlant entretiens, narration plate, longues digressions
proustiennes, et exégèse biblique. Daniel Mendelsohn
se met intimement en jeu dans cette méditation rêveuse,
tentative de rendre à quelques êtres une vie individuelle
dans le flot immense des statistiques qui recensent les morts. |
Dinaw Mengestu
Les belles choses que porte le ciel

Traduit de langlais (États-Unis)
Ed. Albin Michel, 306 pages, fr. 43.70
|
Dinaw Mengestu navait que
deux ans quand ses parents, fuyant la révolution qui
bouleversa lÉthiopie en 1980, ont émigré
aux États-Unis. À travers ce roman, cest
un peu la génération de ses parents quil
a voulu raconter.
Sépha Stéphanos, le narrateur, 35 ans environ,
a quitté lÉthiopie il y a une vingtaine
dannées. Ses amis les plus proches sont deux réfugiés
africains comme lui : Kenneth, le Kenyan, et Joe, le Congolais.
Leur jeu préféré est de se poser des colles
sur tous les coups détats réussis ou ratés
qui ont marqué lhistoire de lAfrique contemporaine.
Rire et désespoir.
Stépha survit tant bien que mal en tenant une petite
épicerie dans un quartier déshérité
de Washington. Mais voilà quemménage dans
le voisinage une jeune femme blanche, Judith, et sa fille métisse,
Naomi. Il se prend damitié pour la petite fille,
à qui il lit Dostoievski, et se met à rêver
dun amour impossible avec Judith.
Le roman, riche sous ses airs de ballade, évoque lexil,
bien sûr, mais aussi le désespoir que peut générer
un certain rêve américain. Il se fait quête
existentielle aussi, sur fond de déracinement. Un livre
amer parfois, profondément nostalgique et émouvant. |
Giulia Fazzi
Blessures de guerre

Traduit de litalien
Ed. Gallimard 2007, 224 pages, fr. 39.20
|
Lisa senfuit, hors dhaleine,
de la petite usine textile dans laquelle elle travaille comme
ouvrière. Jeune, bien dans sa peau, remarquée
par le patron qui règne en maître, elle a récemment
contesté les dures conditions de travail que subissent
les femmes qui passent là de longues et épuisantes
journées. Il y a de bons moments aussi, des petites fêtes
où sexpriment joie, complicité, solidarité.
Mais peu à peu la peur prend le dessus.
Lorsque Lisa décide de ne pas revenir travailler du jour
au lendemain, elle reste isolée, sans soutien. Seule,
elle est confrontée à lhorreur dun
acte humiliant qui la fait basculer dans une profonde dépression.
Il lui faudra du temps, du courage, et laide de son entourage
finalement alerté, pour émerger et reprendre goût
à la vie.
Giulia Fazzi, dont cest le premier roman, sexprime
dans une écriture poignante démotion, toutefois
jamais misérabiliste : elle est même parfaitement
maîtrisée et évolue au fil des chapitres.
Un roman de femme qui ne laisse pas indifférent dans
un monde où la machine économique ne cesse de
broyer ses «ressources humaines». |
Norbert Rouland
Soleils barbares

Ed. Actes Sud 2007, coll. Babel, 467 pages,
fr. 19.30
|
Soleils barbares est un roman
historique très agréable à lire. Nous voilà
entraînés au cinquième siècle, période
charnière où les derniers vestiges de l'Empire
romain disparaissent pour basculer dans le Moyen Age. Sur les
pas de Fusca l'Ethiopienne, héroïne au destin extraordinaire,
nous irons de Carthage jusqu'en Aquitaine. Le ton est flamboyant,
baroque, presque trop parfois, mais fort heureusement tempéré
par d'érudites notices qu'il faut absolument lire à
mesure, bien qu'elles se situent en fin d'ouvrage.
Un empire se meurt. Un autre monde est en train de naître.
C'est tout à fait passionnant. |
J.G.Ballard
Que notre règne arrive

Traduit de l'anglais
Ed. Denoël 2007, 409 pages, fr. 43.20
|
Richard Pearson, le héros
de Ballard, enquête sur le meurtre de son père,
assassiné en plein cur de Métro-Centre,
une zone commerciale tentaculaire de la banlieue londonienne.
En y débarquant, il découvre une population abrutie
par le confort, convertie au culte aveugle de la marchandise,
et prête à sombrer dans les pires violences pour
cause d'ennui et de frustration, de peur xénophobe et
de paranoïa galopante, dans un monde transformé
en un gigantesque Disneyland du consommateur. Ballard ne lésine
pas sur les effets spéciaux, mêlant scènes
de cauchemar à la Orwell et pronostics alarmants pour
peindre une société où l'hyperconsommation
devient un "fascisme mou", à l'heure du "IVe
Reich".
Dans ce nouveau roman, Ballard poursuit sa déconstruction
de nos sociétés gavées de bien-être,
au fil d'un récit très didactique.
La thèse fait froid dans le dos : Ballard montre comment
le sacro-saint consumérisme, désormais transformé
en absolu, engendrera, demain, de nouvelles formes de fascisme
sur les décombres du libéralisme économique. |
Kunzang Choden
Le cercle du karma

Traduit de langlais (Bhoutan)
Ed. Actes Sud 2007, 432 pages, fr. 45.20
|
Tsomo est la première fille
mais la troisième des douze enfants de la famille : elle
seconde sa mère tandis que son père, un religieux,
sadonne à la calligraphie, et se montre rarement
à la maison. Très jeune Tsomo prend conscience
des difficultés rencontrées par les femmes bhoutanaises.
Ainsi, après avoir perdu sa mère et subi lopprobre
des siens, elle entame un long voyage qui la mènera,
à force de courage et de détermination, en Inde,
dans les hauts-lieux du bouddhisme. Cest sur son chemin,
au cur dune culture méconnue, que lauteur,
une femme, nous emmène.
Universitaire, auteure de plusieurs essais, elle dépeint
dans ce premier roman des figures de femmes décidées
à prendre leur destin en main. Un récit foisonnant,
empreint de gravité, parfois dhumour, et porteur
dune grande richesse humaine |
Jim Harrison
Retour en terre

Traduit de l'anglais (Etats-Unis)
Ed. Bourgois 2007, 324 pages, fr. 45.10
|
Se plonger dans un livre de Jim
Harrison, c'est comme renouer avec la vie sauvage en rêvant
le nez dans les étoiles, ou encore, retrouver les membres
d'une famille qu'on na pas revue depuis longtemps et qu'on
aime infiniment.
Planté dans les décors magiques du Michigan, Retour
en terre est certainement le plus intériorisé
de ses romans. Il raconte les derniers moments d'un métis
chippewa-finnois, Donald, atteint d'une incurable sclérose
en plaques. A sa femme Cynthia, il dicte une longue confession
en forme de testament. Pour rappeler les trésors de sagesse
que lui ont légués ses ancêtres indiens
et dont ses enfants pourront prendre connaissance après
sa mort. Si ces personnages nous touchent toujours beaucoup,
c'est parce qu'ils sont profondément épris de
liberté, qu'ils ne cessent de tourner le dos aux contraintes
du monde civilisé, empruntant des chemins atypiques afin
de trouver leur place sur terre.
Pratiquement pas d'intrigue ici. C'est une belle et poignante
méditation sur la mort et le chagrin.
"L'ours nous a regardées
puis il a franchi
la colline en trottinant, ainsi que nous devons tous le faire". |
Elsa Osorio
Tango

Traduit de lespagnol (Argentine)
Ed. Métailié 2007, 420 pages, fr. 43.70
|
Bienvenue dans le monde du tango.
Dans une temporalité tendue entre le Paris daujourdhui
et lArgentine du siècle passé, une galerie
de personnages des plus attachants vous attendent et vous emporteront
loin.
Luis débarque à Paris pour fuir tout ce qui gronde
à Buenos Aires : les manifestants dans la rue, sa femme
qui ne prend pas au sérieux son travail de cinéaste...
Au hasard dune danse, il rencontre Ana et monte un projet
avec elle. Ils partent ensemble sur les traces de leurs ancêtres
respectifs, qui se sont connus voire même aimés
dans le Buenos Aires du début du vingtième siècle.
Pleins de sensualité, ces mouvements de jambes et dâme
font de ce roman un vrai plaisir. Et au moment de le refermer,
on sennuie déjà de ses protagonistes devenus
presque des amis. |
James Meek
Un acte d'amour

Traduit de langlais (Ecosse)
Ed. Métailié 2007, 440 pages, fr. 43.70
|
Nous sommes à Jasyk,
en Sibérie, sur la ligne du Transsibérien.
Un régiment de la Légion tchèque se retrouve
prisonnier de la guerre civile russe en 1919. Echoué
à Jasyk, village habité jusqualors par les
seuls membres dune secte de castrats et hanté par
un étrange chaman, le capitaine Matula refuse de se soumettre
à Trotski, et institue un étrange royaume qui
bat sa propre monnaie.
Autour de ce point de départ réel, lécrivain
écossais James Meek construit un roman époustouflant,
qui fait penser aux grands romanciers russes.
Un homme inquiétant, Samarin, surgit de la forêt,
évadé dun bagne proche de lArctique.
Est-ce un révolutionnaire, un anarchiste, un homme sans
foi ni loi ? Son destin croise à Jasyk celui dune
femme exceptionnelle, Anna Petrovna : photographe et femme libre
au plus haut point, elle a pourtant suivi jusquici son
mari, Balashov, qui renonça à la chair pour rejoindre
les castrats.
Le roman se poursuit, quête amoureuse et existentielle,
thriller historique, entremêlant les destinées
de ces êtres qui saiment, se haïssent, se confrontent,
sans que pourtant ne puisse être vraiment éclairci
le mystère radical qui se cache dans " un acte damour
" ou dans la violence cannibale des hommes au cur
de lHistoire. |
Percival Everett
Désert américain

Traduit de langlais (Etats-Unis)
Ed. Actes Sud 2007, coll. Babel
|
En route vers la quarantaine,
Théodore Larue se dirige en fait tout droit vers le suicide.
Mais voilà que le destin vient déjouer ses plans
: il se fait renverser par un camion et se retrouve éjecté
de son véhicule, sans tête et donc apparemment
sans vie.
Mais ce romancier déjanté quest Percival
Everett en a décidé autrement. Le jour de ses
funérailles, Théodore Larue sassied dans
son cercueil, sort de léglise
et cest
lémeute. Certains croient au miracle, dautres
que cest le diable qui a pris possession du corps de ce
pauvre bougre.
Everett ny va pas de main morte dans la caricature dune
société américaine qui dérive, mais
toujours avec une bonne dose dhumour. Et puis le fonds
de son propos est des plus philosophiques, puisquà
travers les yeux de ce mort qui ne lest pas vraiment,
on se retrouve nez à nez avec la vie, dans toute sa force
et toute son absurdité.
Blessés, le dernier roman de Percical Everett est paru
en janvier dernier chez Actes Sud : cest un roman plus
sauvage, qui se déroule au cur des grands espaces
américains, désertiques eux aussi, mais avec un
brin dironie en moins
|
Sergio Atzeni
Le fils de Bakounine

Traduit de litalien
Ed. La Fosse aux ours 2000, 124 pages, fr 27.40
|
Réédition inattendue
et bienvenue, ce beau roman raconte lhistoire de Tullio
Saba, mineur et militant communiste sarde durant les dernières
années du fascisme et de laprès-guerre.
Fils de Bakounine ? Le père de Tullio, cordonnier, un
soir quil était bien éméché,
avait proclamé à tous que sil croisait un
jour Bakounine (le vrai), il linviterait chez lui, et
ils iraient ensemble brûler léglise du village.
Un récit vivant et chaleureux, se construisant au gré
des témoignages de ceux qui ont connu, aimé ou
haï Tullio et les siens, une fresque originale de la société
sarde de cette époque. |
David Payne
Wando Passo

Traduit de l'anglais (Etats-Unis)
Ed. Belfond 2007, 512 pages, fr. 46.80
|
Caroline du Sud, monde figé
au coeur des marécages. Ramson Hill est un rocker qui
eut son heure de gloire, mais qui aujourdhui est en pleine
crise conjugale et existentielle. Sa femme Claire ne supporte
plus son instabilité. Ransom veut croire encore et toujours
que leur vie de couple a de lavenir. Mais cest bien
le passé qui le rattrapera : il découvre dans
le jardin de la vieille plantation deux squelettes et un chaudron
qui semble posséder des vertus magiques.
Ici se noue le lien avec lhistoire qui tout au long du
roman se déroule en parallèle : le destin dAdélaïde,
une des ancêtres de Claire, qui vivait là il y
a 140 ans, à lépoque de la Guerre de Sécession.
David Payne mêle habilement générations
et destins multiples autour du thème de lesclavage,
de l'incompréhension de l'autre, de la culpabilité,
de la soumission au destin ; pourtant, dans la grande tradition
des écrivains du Sud profond des Etats-Unis, il laisse
à chacun quelque espoir de rédemption.
Du même auteur, vient de sortir en poche le très
beau Phare dun monde flottant (Ed. 10/18) |
César Aira
Le Magicien

Traduit de lespagnol (Argentine)
Ed. Bourgois 2006, 150 pages, fr. 29.30
|
Attention aux tours de passe-passe
de cet
Argentin prolifique !
Un magicien argentin a la chance dêtre doté
de vrais pouvoirs magiques. Il nen a jamais rien fait,
à part des tours de magie basiques, comme ceux que dautres
peuvent faire finalement
Mais voilà que notre homme,
frustré de se sentir passer à côté
dune carrière spectacu-laire, décide de
prouver quil est le meilleur magicien du monde.
Il participe alors à un congrès de magie organisé
à Panama. Arrivé là, la réalité
semble lui échapper : personne nest au courant
du programme des festivités, son guide ne le lâche
plus dune semelle et il étouffe dans son costume
de magicien quil na pourtant pas souvenir davoir
mis
Comment être sûr de ne pas être victime de
ses propres pouvoirs ? Que modifier ? Et que laisser intact
pour ne pas se trahir et devenir une bête de foire ? Ce
roman est amusant, désarçonnant à tel point
quon a limpression de lavoir rêvé
en le refermant
|
Javier Cercas
À la vitesse de la lumière

Traduit de lespagnol
Ed. Actes Sud 2006, 286 pages, fr. 40.-
|
Cest lhistoire dun
écrivain espagnol parti quelques années enseigner
dans une université américaine, au début
de sa carrière. Le personnage ressemble beaucoup à
Cercas et le roman pourrait être une autobiographie. Mais
ce nest pas si simple
Notre écrivain fictif se lie damitié avec
un de ses collègues, Rodney, un homme taciturne et solitaire.
Puis au fil du récit, leur amitié se tisse de
discussions littéraires et de bières à
la sortie de luniversité. Un jour, Rodney disparaît.
Et cela va nous faire entrer dans la couche la plus profonde
de ce roman envoûtant. LEspagnol partira à
la recherche de son ami et apprendra qui il est en réalité,
un vétéran du Vietnam hanté et rattrapé
par des souvenirs inracontables.
À la vitesse de la lumière, un romancier débutant
peut senivrer dun succès littéraire
soudain, à la même vitesse un homme peut abuser
de son pouvoir et se perdre pour toujours dans lhorreur
de la guerre. Javier Cercas nous emporte et ne nous lâche
quà la dernière ligne, pour nous laisser
secoués et bluffés par son grand art. |
Andrea Levy
Hortense et Queenie

Traduit de langlais
Ed. Quai Voltaire 2006, 440 pages, fr. 43.20
|
Londres, 1948. LAngleterre
se relève de la guerre, et fait face à ses problèmes
coloniaux.
Gilbert Joseph fait partie des milliers de Jamaïcains qui
avaient rejoint la RAF pour se battre aux côtés
des Anglais contre lAllemagne de Hitler. Mais en arrivant
en Angleterre après la guerre, le racisme ambiant le
surprend. Il sinstalle chez Queenie Bligh, jeune femme
dont le mari a disparu en Inde. Celle-ci est une des rares personnes
à héberger des Jamaïcains, et subit la critique
de son entourage.
Hortense, la jeune femme de Gilbert, vient à Londres
pleine despoir et de confiance. Mais ce quelle trouve
sur place la choque.
Quant à Bertrand, le mari de Queenie, hanté par
ses actes commis durant la guerre, il ne réapparaît
quaprès des années. Il ne comprend plus
rien à lAngleterre, ni à ce qui se passe
dans sa propre maison.
Hortense et Queenie, écrit par une jeune Anglaise dorigine
jamaïcaine, explore le passé de lAngleterre
à un tournant de son histoire. Un roman à quatre
voix, plein dhumour et dhumanisme. |
Pascal Mercier
Train de nuit pour Lisbonne

Traduit de lallemand
Ed. Maren Sell 2006, 496 pages, fr. 42.60
|
La vie de Raimund Gregorius, érudit
professeur dans un collège bernois, semble réglée
pour léternité. Pourtant la rencontre inopinée
dune femme sur un pont un matin de pluie, va faire basculer
son existence. Parce que cela le conduit à dautres
découvertes. Dabord celle dun auteur portugais
dont il achète le livre. Sur un coup de tête, abandonnant
tout, jouissant dune liberté quil na
jamais connue, il part ainsi sur les traces de Amado Inacio
de Almeida Prado, à Lisbonne. Pour recomposer le puzzle
de lexistence de ce poète, médecin, philosophe,
il recherche tous ceux qui lont connu. Au travers dune
magnifique et bouleversante histoire, lauteur explore
les arcanes de lamour, interroge la littérature,
revisite lhistoire sombre des années de dictature,
philosophe sur le sens de la vie, tout cela dans une langue
ondoyante, comme irisée de toutes celles que le professeur
connaissait avant de senrichir encore de lâme
portugaise. |
Anita Nair
Les neuf visages du cur

Traduit de langlais (Inde)
Ed. Picquier 2006, 590 pages, fr. 41.40
|
Les " neuf visages du cur
" sont les émotions qui sont au fondement de la
danse indienne kathakali et qui donnent à ce nouveau
roman dAnita Nair sa structure et son contenu.
Chris, un jeune écrivain voyageur anglais, débarque
dans le Sud du Kerala pour rencontrer le vieux Koman, un célèbre
danseur de kathakali. Il séjourne chez la nièce
de Koman, Radha et son mari, Shyam. La rencontre avec le jeune
homme rappelle son passé libre à Radha et, sous
les yeux de son oncle, elle commence une aventure amoureuse
avec lui. Un triangle qui exclut Shyam, qui na jamais
su gagner lamour ni lestime de sa femme.
Les masques se fissurent et chacun se révèle.
Un roman magnifique, qui mêle les harmoniques dune
danse très complexe à la vie quotidienne de lInde
contemporaine. |
Norman Rush
Accouplement

Traduit de laméricain
Ed. Fayard 2006, 560 pages, fr. 48.-
|
Jeune anthropologue américaine
accomplissant son travail de terrain au Botswana, la narratrice
de ce roman voit sa vie transformée par la passion quelle
éprouve pour un de ses compatriotes qui a fondé
une société utopique gérée par des
femmes au milieu du Kalahari. Roman dune ampleur et dune
complexité peu commune, Accouplement est dabord
un portrait de femme très réussi. Cest aussi
une histoire damour très intense et une réflexion
sur lutopie, la place des femmes dans la société
et les relations Nord-Sud. |
Frank Westerman
El Negro et moi

Traduit du néerlandais
Ed. Bourgois 2006, 272 pages, fr. 45.90
|
Au hasard dun voyage en
auto-stop, le jeune Frank Westerman (il a alors 19 ans) rencontre
El Negro dans la vitrine dun petit musée catalan
: il sagit dun Bushman conservé depuis le
xixe siècle par taxidermie comme " échantillon
" dhomme noir.
Cette confrontation marque profondément le jeune homme.
Il entreprend en ce temps-là des études dingénieur
hydraulique en vue de partir en mission dans les pays en voie
de développement. Bien des années plus tard, Westerman
apprend quEl Negro a quitté lEspagne pour
être enfin enterré en Afrique.
Le livre est construit sur deux plans : enquête et quête
personnelle. Tout en reconstituant, en détective-historien,
le destin posthume dEl Negro, Westerman, à travers
ses propres souvenirs de coopérant, sinterroge
sur les conséquences des actions de lhomme blanc
le colonialisme, bien sûr, mais aussi laide
quil prétend encore et toujours apporter aux autres.
Nous nous confrontons ainsi à la honte de lhomme
occidental, mais sans porter de jugement péremptoire
face à la complexité des rapports tissés
entre lOccident et " les autres ", dans le passé
et le présent. |
Alberto Manguel
La Bibliothèque, la nuit

Traduit de langlais
Ed. Actes Sud 2006, 328 pages, fr. 44.20
|
Le dernier livre de Manguel est
une friandise destinée à ceux qui ne peuvent survivre
quentourés de livres, à ceux dont la maison
est peu à peu envahie par leur bibliothèque, à
ceux qui ne ressortent jamais bredouilles dune expédition
dans leur librairie préférée.
Essai plein dhumour et dérudition, La Bibliothèque,
la nuit fait à son lecteur leffet dune conversation
avec un homme éminemment intelligent et sympathique,
plein de douceur et dironie. Sous sa très belle
couverture en noir et blanc, cet essai constitue donc une histoire
subjective des bibliothèques depuis lAntiquité
et un plaidoyer pour la sauvegarde du papier, de lencre
et des étagères en bois ! |
|
Alexandre Friederich
Trois divagations sur le mont Arto

Ed. Harpo & Héros-Limite
2006,
136 pages, fr. 30.-
|
Lécriture voyageuse
est maintenant reconnue. Ici, on pourrait parler de " voyage
de proximité ". Enfourchant son vélo, Friederich
ne fait pas forcément le tour du monde. Plutôt
le tour du lac ; en plusieurs étapes, en hésitant,
en revenant sur son chemin. En se contredisant aussi, peut-être.
Dune écriture rapide, sans épanchements,
sans pose, lapidaire, sans goût facile pour la formule,
Friederich nous parle de choses vues, dobjets et de lieux
aussi bien que dêtres croisés et didées
survenues, avec une liberté roborative, avec le souffle
du cycliste, avec cette rigueur aussi, qui fait que ça
tient la route
On a parfois envie de retenir une phrase ou lautre, mais
en vain. Seul compte le mouvement ; de la roue, du pied, de
lil, des mots, ou de lesprit, à votre
guise. |
Monica Ali
Sept mers et treize rivières

Ed. 10/18 2005, 576 pages, fr. 20.-
|
Encore une histoire dimmigration,
mais écrite par une femme résolument féministe.
Elevée dans un village pakistanais, dans un milieu très
traditionnel, Nazneen se retrouve du jour au lendemain, mariée
à un homme bien plus âgé quelle et
qui sest installé à Londres. Certes, la
communauté exilée est vaste, mais la vie est difficile
: son mari attend vainement une nomination. Il faudra du temps
à Nazneen pour construire son indépendance, et
cest ce long chemin plein dembûches que raconte
avec un humour grinçant lauteure, métissée
elle aussi. |
Tomàs Eloy Martinez
Le chanteur de tango

Ed. Gallimard 2006, 242 pages, fr. 38,30
|
Bruno Cadogan est étudiant
à l'Université de New York et termine enfin sa
thèse sur les textes de Borges analysant les origines
du tango. Il baille, il s'ennuie et a la fâcheuse sensation
de perdre son temps. Aucun intérêt d'aller en Argentine
pour finir son travail, Buenos Aires "est apparemment une
ville semblable à Kuala Lumpur : tropicale et exotique,
faussement moderne, et dont les habitants d'ascendance européenne
s'étaient habitués à la barbarie".
Pourtant un jour il entend parler de Julio Martel, chanteur
de tango surpassant les meilleurs et ne figurant sur aucun enregistrement.
Il nen faut pas plus pour piquer sa curiosité.
Installé dans une pension désignée dans
les guides comme la " maison de lAleph " (voir
LAleph de Borges), Bruno se lance dans un périple
à travers Buenos Aires. La ville se révèle
bien vite être un dédale, parfois géographique,
souvent métaphysique. Elle semble avoir englouti Borges,
lAleph, ce mystérieux Martel dont le chant résonne
au hasard des croisements de rues, et bientôt toute lArgentine.
En effet, le roman se termine en décembre 2001 et la
rue est secouée de protestations et de cacerolazos.
Ce livre a une puissance romanesque envoûtante et nous
pousse avec force dans les épais mystères et lintemporalité
de Buenos Aires. |
J.M. Coetzee
Lhomme ralenti

Ed. du Seuil 2006, 274 pages, fr. 38.70
|
Un jour, Paul Rayment est victime
dun accident de vélo, qui contraint les médecins
à lamputer dune jambe. Lhomme, hier
encore fringant sexagénaire, devient soudain un vieillard.
Comme la plupart des récits du Nobel 2003, Lhomme
ralenti fait dans ses premières pages littéralement
toucher du doigt une compassion apparemment absente.
Cest pourtant aussi un roman damour : celui que
cet homme ralenti éprouve pour Marjana, linfirmière
croate qui vient le soigner chez lui. Quel amour stupide pourtant
! Il voit bien le ridicule de cette situation : un vieillard
éclopé amoureux dune femme jeune encore,
et attirante.
Et puis survient le plus improbable, une femme inconnue sonne
à la porte de notre homme: Elizabeth Costello, écrivaine
(et personnage principal du précédent roman de
Coetzee), se présente chez lui sans y être invitée,
et commente la situation. «Tout ça est d'un réel
! répète Elizabeth Costello. Qui l'aurait cru
?».
Une fois de plus, Coetzee se révèle un maître.
Son roman offre une multitude de lectures, une richesse dinterprétation
étourdissante. Roman du surgissement, de la rupture qui
menace toute vie, roman de la vieillesse et de la déchéance,
roman de la fragilité des corps et des curs, roman
sur le roman certes, mais avec des mains qui seraient vraiment
des mains, posées sur la chair dun homme blessé. |
Rosa Montero
La fille du cannibale

Ed. Métailié 2006, 407 pages,
fr. 38.70
|
Aéroport de Madrid, dernier
appel pour les voyageurs. Comment réagiriez-vous si votre
conjoint, avec qui vous vouliez partir en vacances, disparaît
soudainement ? Lucia, 40 ans, auteure de livres pour enfants,
rentre à la maison. Là, elle reçoit un
coup de téléphone dune organisation terroriste
qui lui demande une rançon faramineuse. Qui se cache
derrière cette organisation appelée " Fierté
ouvrière " ? Les recherches de la police ne mènent
nulle part, et Lucia se met elle-même à la recherche
de son mari. Aidée par ses deux voisins, loctogénaire
Félix, anarchiste, ancien torero, et Adrian, jeune musicien
terriblement attirant, elle pénètre des réseaux
de pouvoirs «occultes». En attendant des nouvelles
des kidnappeurs, les trois personnages passent leurs soirées
à écouter Félix raconter son passé
anarchiste.
Rosa Montero mélange allègrement les genres narratifs
et juxtapose les questionnements existentiels de Lucia en pleine
crise au fabuleux récit de Félix. Un roman à
dévorer tout cru. |
Amitav Ghosh
Le pays des marées

Ed. Robert Laffont 2006, 473 pages, fr.
43.40
|
Voici un beau roman pour voyager
dans sa tête.
Piyali Roy, une cétologue américaine dorigine
indienne, assiste aux marées au Sud de lInde pour
observer des dauphins rares. Là, elle se lie damitié
avec un traducteur de Calcutta venu pour récupérer
le journal de son oncle décédé, ainsi quavec
un pêcheur illettré qui laide dans ses recherches.
Amitav Ghosh mêle fiction et réalité, et
fait référence aussi bien aux mythes du pays,
quà une réalité plus brutale, telle
que léviction de «squatters» de ces
îles par le gouvernement indien dans les années
70.
Un livre prenant, fascinant, écrit dans un style nuancé
et raffiné. |
Kazuo Ishiguro
Auprès de moi toujours

Ed. Les Deux Terres 2006, 448 pages, fr.42.60
|
Lécole de Hailsham,
située dans une verdoyante campagne anglaise, apparaît
de toute évidence réservée à une
élite : les enfants sy trouvent protégés
et éduqués pour devenir des êtres à
part. Le fait que les personnes qui en assurent lencadrement
pédagogique se soucient à tel point de leur développement,
lambiance de linstitution parfois un peu feutrée
ou secrète incite le lecteur à se demander quel
dessein particulier les attend. Grâce à une grande
aisance décriture, Ishiguro ne laisse transparaître
que par petites touches ce que sera la vie de ces futurs adultes.
Ainsi, Kath, devenue adulte, évoque les années
partagées avec son amie Ruth et sa complicité
avec Tommy. Leur destinée ne peut laisser indifférent
et la puissance de ce roman nous habite encore longtemps après
lavoir refermé. |
Antoine Volodine
Nos animaux préférés

Ed. Seuil 2006, 152 pages, fr. 30.90
|
Antoine Volodine est un personnage
intriguant: ses parutions ont été plutôt
régulières depuis 1985, d'abord chez Denoël
(collection Présence du Futur), puis aux éditions
de Minuit
Il semble installé maintenant dans l'exigeante
collection "Fiction & Cie" du Seuil, il est aussi
traducteur d'auteurs russes contemporains.
Du coup, ses livres sont chargés d'ambiances de steppes
ou de jungle luxuriante, ses personnages sont des éléphants
égarés, un crabe fait prisonnier par le rocher
sur lequel il trônait, ou des poissons victimes de coups
d'état.
Cet univers romanesque, en plus d'être très original,
est teinté d'humour et de poésie; on se sent toujours
proche de la réalité sans y être jamais.
Cette fois c'est sous forme de textes courts baptisés
"entrevoûtes" que vous pourrez vous y égarer
Bon voyage! |
Carlos Ruiz Zafon
Lombre du vent

Ed. LGF 2006, 636 pages, fr. 17.60
|
Ambiance mystérieuse
pour cet excecellent roman bourré dintrigues. Un
auteur disparaît ainsi que tous ses livres sauf un....
Suspens et poésie nous amènent, avec une bonne
dose de romantisme, dans ces petites ruelles tortueuses où
claquent quelques talons solitaires, au cur de Barcelone
qui senfonce dans les méandres de laprès-guerre
civile. Les portes se ferment sur la nuit, le brouillard traversé
dombres étranges nous colle à la peau et
nous absorbe. Tout comme les passions épiques de ces
personnages absolument tragiques et magnifiques, qui ne nous
lâchent plus. |
Elliot Perlman
Ambiguïtés

Ed. 10/18 2005, 860 pages, fr. 24.-
|
Une histoire simple, apparemment.
Simon aime toujours Anna qui pourtant la quitté
il y a dix ans. Il reste convaincu que cest lamour
de sa vie. Voilà quun jour il prépare lenlèvement
de Sam, le fils quAnna a eu avec un autre. Pourquoi ?
Il y aurait sept formes littéraires de lambiguïté
selon un critique littéraire quétudie Simon.
Elliot Perlman nous offre donc sept points de vues différents.
Ceux de Simon et dAnna bien sûr, mais aussi celui
dun psychiatre devenu (trop ?) ami, dune prostituée
maîtresse de Simon, dun analyste financier, du mari
dAnna, et enfin, comme pour boucler la boucle, de la fille
du psychiatre devenue lami du garçon enlevé.
Sept récits qui se succèdent pour raconter une
seule histoire, mais avec sept logiques, sept sensibilités,
sept éclairages différents. Des récits
qui parfois se superposent, parfois se complètent, ou
se contredisent. Même quand les mots sont les mêmes,
exactement, le contexte leur donne dautres harmoniques.
Dans un kaléidoscope ambitieux, Elliot Perlman atteint
dans son deuxième roman une très grande maturité,
mêlant avec brio lintime, la description des douleurs
de lamour, du couple, de la famille, et le collectif,
lair du temps, une société où
largent et la rentabilité règnent en maîtres. |
Khadija Al-Salami
Pleure, ô reine de Saba!

En collaboration avec Charles Hoots,
Ed. Actes Sud 2006, 460 pages, fr. 42.-
|
Cest lhistoire dune
femme extraordinaire. Khadija Al-Salami est née dans
un quartier pauvre de Sanâ au Yémen, en pleine
guerre civile. Elle poursuit ses études avec acharnement,
travaille à la télévision yéménite,
reçoit des bourses pour létranger, les USA
entre autres. Elle est aujourdhui directrice du centre
culturel du Yémen à Paris et réalisatrice
de talent de documentaires engagés sur son pays.
Histoire dune vie personnelle et intime, "Pleure,
ô reine de Saba !" est aussi lhistoire de ce
Yémen qui nous fascine par sa beauté et son mystère
en même temps quil nous interpelle. Comment conjuguer
dans la réalité son lourd héritage moyenâgeux
et ses valeurs tribales, avec son envie dentrer dans la
modernité obligée qui souvent le dépasse
?
Quel immense bonheur découter cette femme vive,
intelligente, féministe, au regard un peu " occidentalisé
" puisquelle a vécu et aimé aux Etats-Unis
et en Europe, nous donner avec beaucoup démotion
et de tendresse des clés pour essayer de comprendre son
pays quelle aime profondément. |
Barbara Kingsolver
Un été prodigue

Ed. Rivages poche 2004, 560 pages, fr.
18.80
|
Le temps de flâner dans
les parcs est de retour, et avec, le plaisir de sasseoir
dans lherbe et de plonger dans une belle histoire. Un
été prodigue est un délice de lecture,
sensuel, palpable. Un avant-goût de soleil, de chaleur,
de bruissements dinsectes, dodeurs de fruits fraîchement
cueillis. Quatre femmes, quatre histoires qui sintercalent
les unes les autres, fines et touchantes, pour nous dire leur
amour de la vie et de la nature. |
Guy Vanderhaeghe
La dernière traversée

Ed. Albin Michel 2006, 470 pages, fr. 45.-
|
La dernière traversée
est bien plus qu'un roman d'aventures.
Bien sûr l'auteur nous emporte de l'Angleterre victorienne
au Nord du Canada durant la seconde moitié du XIXe siècle.
Le lecteur parcourt ainsi des milliers de kilomètres
avec Charles et Addington Gaunt que leur père a chargé
de retrouver leur frère Simon, parti évangéliser
les Indiens et disparu depuis.
Mais ce roman a bien plus d'envergure qu'un simple western.
C'est aussi la quête de deux âmes. Charles est un
peintre raté, un peu terne et discret. Addington est
un militaire violent, brusque, dévoré en secret
par la syphilis. Leur destin va croiser des personnages extraordinaires
et complexes : un éclaireur métis déchiré
entre deux cultures, un marchand de chevaux en quête d'amour,
une femme à la poursuite des assassins de sa sur.
Un livre plein de vie, de puissance, d'âpreté et
de sensibilité. |
Shirley
Hazzard
Le grand incendie
 Traduit
de l’anglais (Australie)
Ed. Gallimard 2005,
412 pages, fr. 44.10
|
En 1947, un soldat anglais couvert de gloire,
Aldred Leith, se rend au Japon pour une mission. À la
fois las et plein d’une retenue toute britannique, mais
pourtant curieux de tout, à peine âgé de
la trentaine, il est prématurément vieilli par
l’expérience de la guerre et la froideur de son
père, écrivain célèbre. Pourquoi
continuer à vivre, semble-t-il sans cesse se demander.
Mais il rencontre une toute jeune femme "une fillette
apportée par les fées", Helen, ainsi que
son frère le jeune Ben, atteint d’une maladie
incurable. Il décide alors, tout naturellement, de vivre
pour cela: l’amour. "Puissent nos sentiments intenses
ne jamais diminuer" écrit-il de Chine, où il
rend visite à un ami, Peter Exley. Celui-ci a été chargé d’instruire
les procès des criminels de guerre japonais.
C’est une des nombreuses beautés de ce livre singulier,
que d’évoquer les plus terribles souffrances,
les crimes les plus odieux, l’abîme même
qu’ouvrit Hiroshima, indirectement, avec une absence
de pathos, comme on pourrait dessiner une figure par oblitération.
Shirley Hazzard peint avec beaucoup de subtilité, la
complexité charnelle et intellectuelle de ces hommes
et de ces femmes, qui cherchent dans l’après-guerre
une voie humaine entre morale et bonheur, entre étouffement
familial et liberté personnelle. Son écriture
offre avec subtilité la description d’une époque,
mêlant un classicisme maîtrisé à des éclats
stylistiques éblouissants. |
|
Abraham B. Yehoshua
Le responsable des ressources
humaines

Traduit de l’hébreu
Ed. Calmann Lévy 2005,
284 pages, fr. 39.70 |
Un attentat suicide sur un marché de
Jérusalem. Parmi les victimes, une femme inconnue. Cinq
jours après sa mort, personne n’est venu s’inquiéter
de son cadavre. Seul indice, sa fiche de paie dans une grande
entreprise. Un journaliste s’émeut, crie au scandale: quel est donc cet employeur qui s’inquiète si
peu de la vie d’un de ses employés?
Le directeur appelle immédiatement le DRH. Il faut à tout
prix mener une enquête et identifier cette femme…
À
partir de là, le roman suit une logique surprenante
et pourtant imparable. Le responsable des ressources humaines
va se sentir vraiment responsable de cette femme, et après
avoir découvert son identité (c’est une
immigrée d’un pays de l’Est de l’Europe),
il cherchera sa famille et se préoccupera de la faire
ensevelir.
Initié sur le mode satirique, le roman glisse peu à peu
vers une quête métaphysique. Entre tragique et
ridicule, il emmène peu à peu notre héros
vers une réponse possible, bien que toujours incertaine,
aux questions qui se posent à lui. |
|
Tarun Tejpal
Loin de Chandigarh

Traduit de l’anglais (Inde)
Ed. Buchet Chastel 2005,
680 pages, fr. 47.90
|
Le narrateur, journaliste et écrivain
sans succès, et sa femme vivent depuis 15 ans une histoire
d’amour et de passion. Jusqu’au jour où ils
trouvent dans la maison de campagne qu’ils viennent d’acheter,
des carnets ayant appartenus à l’ancienne propriétaire.
Subjugué par la lecture de ces carnets intimes, le journaliste
se perd dans l’histoire et la passion de cette aventurière
américaine et s’éloigne de plus en plus
de sa femme. Mais il découvre aussi une autre manière
de vivre, et commence à porter un regard différent
sur sa vie et son amour.
À
la fin, son premier constat: "L’amour n’est
pas le ciment le plus fort entre deux êtres. C’est
le sexe.", a perdu son sens.
Ce roman porté par une écriture forte, actuelle,
sans trace de l’orientalisme nostalgique qu’on
trouve si souvent dans les romans indiens, est un hymne à la
passion et à l’Inde d’aujourd’hui. |
|
Heloneida Studart
Les huit cahiers

Traduit du portugais (Brésil)
Ed. Les Allusifs 2005,
240 pages, fr. 30.10 |
Ces cahiers ont été écrits
par une femme qui vient de se suicider: sa nièce Mariana, à qui
elle les a légués, lit l’histoire de cette
famille autrefois riche et puissante, mais en passe d’être
ruinée, en parallèle avec sa propre histoire
et celle de ses sœurs. Sur plusieurs générations
on découvre de passionnants destins de femmes à l’esprit
rebelle confrontées à la machine de l’église,
de la famille et de l’état qui cherche à les
broyer.
Dans un style très évocateur, cette femme de
lettre connue au Brésil pour son activité militante
et féministe, nous fait vivre ici une page de l’histoire
douloureuse de son pays.
Chez le même éditeur est également paru
Le cantique de Méméia, très beau texte
issu de préoccupations analogues. |
|
Vedrana Rudan
Rage

Traduit du serbo-croate
Ed. Quidam 2005,
186 pages, fr. 37.50
|
La Croatie après la guerre: Tonka, quinquagénaire
plantée devant la télé en train de zapper,
déverse toute son amertume, sa rage, son désespoir
sur fond d’écran muet. Dans un flot ininterrompu
de paroles, adressé à une audience imaginaire,
elle vitupère contre les magazines féminins,
les femmes passives, les hommes paresseux, les multinationales,
l’Amérique, en fait contre la société et
la nature humaine dans sa totalité.
Diatribe vengeresse, Rage est aussi le reflet d’un désespoir
sans borne et la mise en accusation de la passivité de
l’Europe face à la guerre. Un livre qui se lit
d’un trait et qui vous remue profondément. |
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Matthew Kneale
Petits crimes dans un âge
d’abondance

Traduit de l’anglais
Ed. Belfond 2005,
264 pages, fr. 36.90
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Rares sont les hommes qui n’ont, à quelque
moment de leur existence, commis, provoqué ou laissé commettre
quelque crime, que ce soit par indifférence, par cupidité,
ou par simple égoïsme.
Ce recueil de douze textes se présente comme une suite
de variations sur ce thème.
Ici, les moments de faiblesse qui tournent à la farce
tragique: un avocat se laisse tenter par une valise pleine
de cocaïne trouvée par hasard, et devient un revendeur
diablement efficace…
Là, les abîmes d’incompréhension
entre des hommes de cultures et de langues différentes: des touristes provoquent, sans le vouloir, la condamnation à mort
d’un interprète chinois; une femme divinement
belle s’enlaidit volontairement en raison de la jalousie
de son mari; deux hommes sont à deux doigts de se poignarder
par peur de l’autre.
On l’aura compris, si les crimes sont "petits",
c’est plus par l’intention que par les conséquences
(exceptée la dernière nouvelle, "Blanc",
qui débouche sur le néant).
Matthew Kneale a ficelé un recueil distrayant et efficace,
surprenant et souvent troublant, oscillant avec beaucoup de
dextérité entre légèreté et
gravité. |
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